Rien n'égale ma secrète volupté d'esprit, quand je pense que ces deux hommes, qui ont fait jadis tant de vain bruit dans ces murs, se glissent maintenant impunément à l'abri de tout écho et de tout regard à travers cette multitude qui ne connaît plus leurs visages et qui ne sait qu'à peine leurs noms. Il y a dans cette sensation des frissons intérieurs d'isolement posthume et de plaisir philosophique que les hommes jeunes et avides de regards ne peuvent comprendre. J'éprouve, dans ce tête-à-tête avec Béranger au milieu de Paris, quelque chose de ce qu'on éprouve en s'élevant pendant l'automne de colline en colline au-dessus du brouillard qui couvre les vallées. Sentir qu'on a la tête au-dessus du brouillard de ce triste monde, juger et plaindre la foule qui s'agite dans l'obscurité de ses préjugés, et entendre de temps en temps ce sage et compatissant misereor super turbam qui donne son cœur au monde et qui ne l'accuse que d'être le monde, c'est ce qu'on éprouve avec Béranger. Il est un de ces deux ou trois hommes par siècle qui ont les pieds sur cette fange, le cœur dans ce peuple, mais qui ont la tête au-dessus des brouillards humains!

Que Dieu me conserve encore longtemps de telles heures avec un tel homme!

XXXVIII

Dans les tristes dernières années de ce siècle, la littérature, presque sortie des livres, était entrée tout entière dans les tribunes et dans les journaux. Penser n'était plus un loisir, c'était un travail; la société en ébullition jetait toutes ses flammes dans le même foyer. Depuis Chateaubriand dans le Conservateur, jusqu'au Globe, jusqu'à M. Thiers dans le Constitutionnel, et jusqu'à Carrel et Armand Marrast dans le National, à M. Chambolle dans le Siècle, à M. de Girardin seul contre tous dans la Presse; nommer les écrivains de la presse politique, ce serait nommer tous les hommes de lettres. Tout ce qui avait une pensée, une passion et un rêve avait une plume. On ne dira rien de trop en disant qu'un recueil de tous les articles de revues ou de journaux de ces trente années serait sans contredit le plus beau livre du siècle.

Mais quel démenti plus éclatant aux dénigreurs de notre âge que la tribune de ces trente années? Toute vanité de temps ou de nation à part, voyez-vous en Europe, entrevoyez-vous dans l'antiquité, des tribunes à comparer à celle qui vit passer en un si court espace de lieu et de temps, dans l'éloquence de M. Lainé, le civisme? dans l'éloquence de M. de Serres la grande polémique? dans l'éloquence du général Foy le patriotisme? dans l'éloquence de Casimir Périer le courage? dans l'éloquence de M. Royer-Collard les oracles? dans l'éloquence de M. Guizot la volonté? dans l'éloquence de M. Dupin l'explosion? dans l'éloquence de M. Barrot l'universalité? dans l'éloquence de M. Passy la science? dans l'éloquence de M. Dufaure la dialectique? dans l'éloquence de M. Jules Favre le talent? dans l'éloquence de Michel de Bourges la révolution? dans l'éloquence de M. de Montalembert la colère civique ou l'invective sacrée? dans l'éloquence de Victor Hugo la poésie jetant ses magnifiques lambeaux de pourpre à la prose? dans l'éloquence de M. Sauzet l'abondance? dans l'éloquence de M. de Tracy, le Wilberforce de la France, la magnanimité? dans l'éloquence de M. Berryer le grandiose et le pathétique? dans l'éloquence de M. Thiers le prodige?... Oui, le prodige; car celui-là avait tout créé en lui, jusqu'à la parole et au geste, ou plutôt il se passait du geste et de la voix à force de talent. Il détaillait pendant des heures entières, et jamais longues, la pensée, le bon sens, quelquefois le sophisme, sans jamais épuiser ni son auditoire d'intérêt, ni lui-même de ressources. Il ne frappait pas les grands coups, mais il en frappait une multitude de petits avec lesquels il brisait les ministères, les majorités et les trônes. Il n'avait pas les grands gestes d'âme de Mirabeau, mais il avait sa force en détail; il avait pris la massue de Mirabeau sur la tribune, et il en avait fait des flèches. Il en perçait à droite et à gauche les assemblées; sur l'une était écrit raisonnement; sur l'autre sarcasme; sur celle-ci grâce; sur celle-là passion! C'était une nuée; on n'y échappait pas. Quant à moi, qui combattais souvent le politique, il m'était impossible de ne pas admirer le suprême artiste!

Je ne parle pas de ceux avec lesquels je combattis à une grande époque. Nous fûmes solidaires. Les nommer paraîtrait me désigner moi-même. Le même silence doit nous envelopper un moment.

De ces hommes, quelques-uns sont à peine morts, et leur cendre est à peine refroidie dans nos cimetières; le plus grand nombre vit encore, vieillit ou plutôt mûrit dans ce travail des lettres, qui est l'éternelle jeunesse de l'esprit, parce qu'il est son éternelle reproduction par l'étude. Ils sont là; une foule d'autres plus jeunes croissent à leur ombre, derrière, en promettant à la France une intarissable génération de talents!... Osez parler, après de tels noms, de la décadence de la nature en France!

XXXIX

Mais descendons plus bas si vous voulez, et voyons, par un seul exemple, à quel point le fond même de la nation avait été en peu d'années policé, adouci et lettré par cette littérature universelle des classes même illettrées! Voyons si, de la tête de la nation, quelque chose de supérieur aux peuples antiques n'était pas descendu jusque dans les membres inférieurs!

Il y a quelques jours qu'en parcourant des textes épars d'histoire romaine, je lisais dans Lampride une grande convulsion de la soldatesque et de la populace romaines après la mort tragique de Commode et le couronnement de Pertinax. L'historien semble avoir recueilli en une seule clameur les tumultes confus, sourds et stridents qui sortent d'une foule à mille voix comme l'entre-choquement des vagues dont chacune a son explosion en frappant la rive, et dont toutes ensemble ne forment qu'un mugissement. Ce morceau est la musique terrible d'une émeute notée en cris de mort par un historien. Il n'y en a pas deux dans l'histoire. La férocité brutale et sanguinaire du peuple romain, abrutie par le Cirque, y éclate tout entière. Écoutez, voilà Lampride: