«Qu'on arrache les signes de sa dignité à l'ennemi de la patrie... l'ennemi de la patrie! le parricide! le gladiateur! qu'on prenne le parricide!... qu'on le jette à la voirie... qu'il soit déchiré... l'ennemi des dieux, l'ennemi du sénat, aux égouts!... aux égouts!... qu'il soit mutilé à coups de croc! il avait médité notre mort, qu'on le déchire!...
«Tu as partagé nos dangers, ô Jupiter! conserve-nous Pertinax... Gloire aux prétoriens!... gloire au sénat! gloire aux soldats! Pertinax, nous te le demandons, que le cadavre du parricide soit traîné... qu'il soit traîné aux égouts... Dis comme nous... dis avec nous: Que les délateurs soient exposés aux lions... Dis avec nous, dis comme nous, dis avec nous: Aux bêtes le parricide! victoire à jamais au peuple romain! qu'on abatte le parricide, le gladiateur!... qu'on brise ses statues!... partout! partout!... Tu vis! tu vis! tu nous commandes! nous sommes heureux!... que les délateurs tremblent!... notre salut le veut!... à la hache!... aux verges les délateurs!... aux bêtes les délateurs!... à la hache les délateurs!... aux égouts!... aux égouts les gladiateurs!... César, ordonne le supplice des crocs!... qu'il soit déchiré!... qu'il soit traîné!... qu'il soit traîné!... il a mis le poignard dans le sein de tous, qu'il soit traîné!... il n'a épargné ni âge, ni sexe, ni parents, ni amis, qu'il soit traîné!... il a dépouillé les temples, qu'il soit traîné!... il a violé les testaments, qu'il soit traîné!... il a mis les têtes à prix, qu'il soit traîné!... hors du sénat ses espions!... aux lions les délateurs!... Répare les maux qu'on nous a faits!... Nous avons tremblé pour toi!... nous avons rampé sous nos esclaves!... ordonne, ordonne le supplice du parricide!... viens! montre-toi! nous t'attendons!... Hélas! les innocents sont encore sans sépulture!... Que le cadavre du parricide soit traîné aux égouts!... il a ouvert les tombeaux, il en a fait arracher les morts!... à la voirie, à la voirie le parricide!... que son cadavre soit traîné!...»
XL
Écoutez maintenant le peuple français au milieu de la plus tragique émeute qui ait jamais amoncelé une foule haletante et vociférante sur la place publique, au bruit du canon, à l'odeur du sang. C'est moi ici qui suis Lampride:
C'était dans la soirée de la seconde journée de juin 1848. Une poignée d'anarchistes grisés d'encre le matin dans quelques feuilles incendiaires et de la fumée de clubs communistes le soir dans quelques faubourgs, avait construit des barricades et assiégeait Paris, surpris dans son sommeil. Je dis une poignée (quoi qu'on en pense) et je le dirai jusqu'à la fin; sur quinze cent mille citoyens de Paris et de la banlieue, je suis convaincu qu'il n'y avait pas douze ou quinze cents fusils parricides tirant du haut des toits et de derrière les barricades sur leurs concitoyens. Le reste flottait, s'étonnait, regardait, pleurait, frémissait comme une masse d'eau indécise entre deux courants.
Je revenais de l'attaque des grandes barricades du faubourg du Temple, emportées à la fin du jour par la Garde mobile, par les troupes et par l'artillerie. J'étais accompagné du brave Duclerc, ministre des finances, aussi ardent au combat que judicieux aux affaires, d'un jeune garde national à cheval du quartier, nommé Lachaud, qui s'était dévoué à moi, sans me connaître, et de Pierre Bonaparte, fils de Lucien, avec lequel j'avais des liens de parenté et qui venait d'avoir un de mes chevaux tué sous lui à côté de moi.
Justement inquiet de la nuit et de la journée qui allaient suivre, parce que je ne voyais pas sur le terrain les troupes que nous avions fait rapprocher de Paris depuis deux mois pour l'heure de cette sédition très-prévue, je voulus, quel que fût le danger, me rendre compte à moi-même du nombre et des dispositions du peuple innombrable d'artisans et d'ouvriers qui courait les boulevards depuis l'embouchure du faubourg du Temple jusque vers la Bastille. Je franchis la haie de troupes qui contenait cette multitude à cette hauteur, et je m'avançai seul avec ces trois hommes de cœur au milieu de la chaussée; la foule, repliée sur les deux trottoirs, s'étonnait de cette hardiesse, et se demandait qui j'étais; puis, apprenant mon nom, elle se précipita vers moi avec des bras levés, des gestes, des physionomies, des cris d'effroi, qui firent cabrer mon cheval déjà effrayé du feu qu'il venait de subir. Mais des bras nus et vigoureux le saisirent par la tête et par la crinière et le flattèrent en le contenant. Un brave garde de l'Assemblée, nommé Husson, ancien militaire, s'était emparé de la bride; il me faisait jour et me couvrait de son corps pendant le long dialogue qui s'établissait entre le peuple et moi.
XLI
Nous faisions dix pas par minute. Cette foule se composait non pas de ces hommes désœuvrés qui balayent de leurs pieds indécis tous les ruisseaux, mais de quelques citoyens domiciliés dans les boutiques de ces quartiers, de ces honnêtes artisans établis, la moëlle de Paris, et d'une masse innombrable d'hommes faits, de jeunes gens, de femmes et d'enfants du faubourg Saint-Antoine, accourus de leurs ateliers et de leurs mansardes sur le boulevard au bruit du canon. Cette foule avait en général l'œil doux, la figure souffrante, le visage pâle, les lèvres tremblantes d'émotion. On voyait au costume et à la maigreur l'exténuement d'une population à qui le travail manque et à qui le pain est rare depuis plusieurs mois. Un sourd et immense bourdonnement en sortait autour de moi et loin de moi comme d'une ruche en ébullition.
J'avais prié Lachaud, qui était du quartier et qui me suivait à distance, de noter dans sa mémoire et ensuite sur le papier, les cris, les murmures, les vociférations qu'il entendrait, afin de bien connaître, par ce rapport, les griefs, les vœux, les reproches du peuple, et de mesurer les forces à la nature du danger. Ils se gravèrent assez d'eux-mêmes dans mes yeux et dans mon oreille. Or, voici littéralement les voix de cette immense sédition, telles que ces voix m'assourdissaient en montant au ciel, et telles que je les ai relevées des notes de cet ami: