«Quel est celui qui monte le cheval noir?... C'est un membre du gouvernement?... Vive L***!..... je veux lui serrer la main..... je veux toucher son cheval...» Quelques voix d'hommes mieux vêtus sur les contre-allées: «Mort à L***! Vive la république démocratique et sociale!...» Des millions de voix couvrent de huées ce cri de mort! Des ouvriers en manches de chemise entouraient le cheval de L*** et lui parlaient tous à la fois, les uns de près, les autres de loin, en tendant les bras vers lui! «N'ayez pas peur... n'ayez pas peur, L***... nous ne sommes pas des factieux!... nous ne sommes pas des scélérats!... nous ne sommes pas des assassins!... Nous ne demandons ni le meurtre ni le pillage!... Nous sommes d'honnêtes ouvriers, descendus de nos maisons au bruit du canon, et détestant comme vous ceux qui tirent sur leurs frères!...
«Nous ne demandons que l'ordre! du travail et du pain!... Tenez! regardez nos femmes, nos filles, nos enfants qui sont là avec nous!... Voyez! comme ils tremblent et comme ils pleurent!..... Voyez comme ils sont pâles, maigres, mal couverts!..... Avons-nous l'air d'un peuple bien nourri?... avons-nous l'air d'un peuple bien nourri?... Depuis cinq mois nous nous sommes mis à la ration pour payer la liberté ce qu'elle vaut!... Nous ne nous repentons pas!... nous ne nous repentons pas!... Mais il faut que la liberté aussi nourrisse le peuple!... Renvoyez l'Assemblée nationale!... À bas l'Assemblée nationale!... Elle ne sait rien faire!... Elle perd notre temps!... Gouvernez-nous tout seul!... Oui, oui, reprenez le gouvernement!... Gouvernez-nous tout seul!... Gouvernez-nous tout seul!...»
L***—«Vous me demandez un crime! L'Assemblée, c'est la France! Donnez-lui du temps, on ne fonde pas un gouvernement en une séance!»
Mille voix.—«Non, non, non, elle ne fait rien!... elle ne nous comprend pas!... elle ne nous connaît pas!... Gouvernez-nous tout seul!... nous vous obéirons!... nous le jurons!... Ne vous avons-nous pas obéi quand vous nous avez fait garder les portes des riches pendant les nuits de Février, et éteindre l'incendie des Tuileries et de Neuilly?... Ne vous avons-nous pas obéi quand vous n'avez pas voulu le drapeau rouge?... Ne vous avons-nous pas obéi quand vous nous avez dit de supprimer la peine de mort contre nos ennemis?... Ne vous avons-nous pas obéi quand vous nous avez appelés, le 16 avril, pour vous délivrer de l'hôtel de ville où vous étiez assiégé par les communistes?... Ne nous sommes-nous pas levés cinq cent mille contre eux à votre voix?... Ne vous avons-nous pas obéi, le 15 mai, pour délivrer l'Assemblée nationale et pour marcher avec vous contre l'hôtel de ville occupé par le canon des insurgés?... Dites!... dites!... Quand ne vous avons-nous pas obéi?... Nous sommes pauvres, mais nous sommes de bons citoyens, de bons enfants! nous vous obéirons toujours!... mais gouvernez-nous tout seul!... Un gouvernement, c'est du pain!... Du pain!... du pain!... L'ordre et la paix entre nous, voilà ce que nous voulons!...»
Des milliers de voix sur toute la ligne.—«Du pain et la paix!... Du pain et la paix!... Du pain et la paix!... et point de sang!... Nous ne voulons pas de sang!... Nous ne voulons pas d'insurrection!... Mais renvoyez cette assemblée de bavards!... Faites cesser le combat!... Faites taire le canon!...»
L***—«Voulez-vous donc que nous laissions assassiner Paris et la France sans défendre les braves gens comme vous contre une poignée de coupables?»
Des milliers de voix.—«C'est vrai pourtant!... c'est vrai!... Nous ne les approuvons pas!... nous ne marchons pas avec eux!... nous ne les connaissons pas!... Ce sont de mauvais citoyens!... Mais finissez vite, ou nous ne répondons pas de nous-mêmes!... Renvoyez l'Assemblée!... Du travail!... du pain!... du pain!... du pain!... La paix!... mais pardon, pardon aux vaincus!... Nous ne reconnaissons plus d'ennemis à terre!... Les blessés à l'hôpital!... Grâce aux vaincus!... Les blessés à l'hôpital!... Nous y avons porté ensemble les vôtres et les nôtres en Février!... Point de vengeance!... point d'échafaud!... Pardon aux vaincus!... Un gouvernement!... un gouvernement!... Du travail!... du pain!... la liberté et la paix!... mais ne l'oubliez pas, grâce aux vaincus!... grâce aux vaincus!... les blessés à l'hôpital!... l'humanité pour tout le monde! nous sommes des Français!...»
Voilà, littéralement copié sur place par M. Lachaud, le cri confus, prolongé, lamentable, mais humain cependant, de la plus grande sédition du peuple français, comparé au cri féroce, implacable et sanguinaire du peuple romain dans la même explosion d'âme populaire!... Comme on sent le cœur différent des deux peuples dans leurs deux voix!... Le Cirque et la servitude avaient férocisé la populace romaine; la liberté et la littérature, descendues depuis trente ans jusque dans les masses, avaient humanisé, adouci et ennobli le peuple français. Il était capable d'égarement, incapable de cruauté en masse. Que ceux qui craignent pour la société en France se rassurent: ce peuple, assaini par sa littérature, est sain de cœur comme de bon sens. Il peut avoir vingt révolutions, il n'aura pas de cataclysme social. C'est à la nature qu'il doit son bon cœur: c'est à sa littérature et à ses tribunes qu'il doit son bon sens!
Lamartine.