Dante n'est qu'un théologien populaire, en vers quelquefois triviaux, quelquefois sublimes, qu'on peut lire en le feuilletant comme on cherche une perle dans un tas d'écailles.
Le Tasse n'est qu'un poëte de fantaisie et d'aventures amoureuses, qu'on peut lire à la cour pour se donner des fêtes d'esprit.
Camoëns et Milton ne sont que des échos magnifiques, l'un de Virgile, l'autre de Moïse, qu'on peut lire après leurs modèles en les élevant au même niveau.
Racine lui-même, notre plus grand poëte, n'est que le plus mélodieux des symphonistes, qu'on peut entendre au théâtre, ou qu'on peut lire comme on écoute, dans le silence de l'âme, la musique des langues.
III
Mais Job, vous pouvez le lire devant Dieu lui-même, sans vous distraire de la majesté et de la terreur divines; car ses vers semblent écrits sur la page avec la majesté, la terreur et l'ombre même visible de Jéhovah. Enfin vous pouvez le lire, devant la mort, au chevet de sueurs de l'agonie, devant la pierre déjà levée du sépulcre où vous allez dormir votre sommeil, car l'agonie n'a pas plus de frissons, la mort n'a pas plus d'horreurs, le sépulcre n'a pas plus de ténèbres que son livre. Quel poëte que celui qui n'a pas une chose mortelle ou immortelle à laquelle il ne soit égal! Quel livre que celui qui peut passer dans votre main de la vie au néant, du soleil sous la terre, du temps à l'éternité, sans pâlir à vos yeux, et qu'on peut lire des deux côtés de la tombe sans changer de feuillet! Si on lit dans le sépulcre et dans l'éternité, soyez sûrs qu'on y lira ce livre. C'est le livre des deux mondes.
Pourquoi cela? Nous allons essayer de vous le dire.
IV
Je ne suis pas un homme de l'école larmoyante des Nuits d'Young ou des lamentations de Jérémie. Ce parti pris de gémissement sempiternel sur les choses humaines n'est bon à rien. Ces poésies toujours trempées de larmes me font l'effet de ces pleureuses gagées des obsèques des anciens et des Orientaux d'aujourd'hui, qui ne savent qu'un métier, et qui meurent de faim si personne ne les loue à tant le sanglot pour pleurer à l'heure. Les larmes sont pardonnables deux ou trois fois dans la vie, le reste du temps elles efféminent; il faut les respecter quand elles coulent, car elles ont été données à l'homme par la nature comme elle a donné la rosée aux nuits des climats trop chauds pour amollir la dureté d'un ciel de feu. Elles sont l'égouttement de la pitié par l'éponge du cœur; mais elles ne sont pas l'organe du courage. Or, si l'homme n'est pas courageux contre l'adversité, il n'est plus l'homme. Donnez-lui une quenouille et un lacrymatoire! Qu'il file son linceul, et qu'il compte combien il y a de larmes dans l'œil d'un lâche pendant soixante ou quatre-vingts ans de pleurnichement.