J'ai été doué, comme tous les poëtes, d'une fibre très-sensible, qui doit par conséquent frissonner plus vite et vibrer plus profondément au toucher le plus délicat ou le plus rude des choses humaines. Peu d'hommes vivants, je pense, ont plus souffert que moi dans une vie où la souffrance ne m'a pas encore dit son dernier mot!... Mais, j'en rends grâce à cette même nature, cette fibre très-sensible à la douleur l'est aussi aux impressions douces et enivrantes de la vie. Cette fibre plie jusqu'à la mélancolie, jamais jusqu'à la prostration; elle se redresse facilement, comme un ressort d'acier bien trempé que son élasticité même empêche de se rompre. Son équilibre, sans cesse troublé, sans cesse rétabli, donne à mon âme une certaine sérénité gaie sur un fond triste. C'est la température vraie de ce globe où l'on meurt, mais aussi de ce globe où l'on vit; de ce globe où l'on souffre, mais aussi de ce globe où l'on aime!...

Aussi personne n'est plus flexible que moi aux vents tièdes et alizés de cette terre qui soufflent quelquefois au printemps, et même en automne, sur l'épiderme du cœur. Personne n'a puisé plus d'ivresse dans un regard, plus de miel dans un sourire, plus d'enchantement dans un soleil, plus de rêverie dans une nuit d'été, plus d'enthousiasme heureux ou pieux dans le spectacle d'une montagne, d'une vallée, d'une mer, et, faut-il le dire, plus de gaîté oublieuse quelquefois dans l'épanchement communicatif d'une table d'amis laissant déborder la saillie de leur esprit comme l'écume de leurs verres, et remettant les tristesses de la vie ou de la mort à demain. Personne aussi, j'en suis sûr, n'a autant joui de ses amis, famille adoptive, parenté de l'âme, public intime, qui ne sont ni si perfides, ni si indifférents que le disent les cœurs tristes, et que je n'ai jamais, au contraire, trouvés si fidèles et si consolateurs que dans l'infortune.

Oui, oui, soyons justes, il y a du mal, mais il y a du bien dans la vie, et l'on peut dire de l'existence ce que j'ai dit moi-même de notre patrie il y a peu d'années: La France a de beaux moments et de vilaines années.—Ni à sa patrie, ni à Dieu, ni aux hommes, il ne faut nier les beaux moments! L'ingratitude n'est jamais justice, et sans justice où serait la philosophie de la vie?

VI

Mais, malgré les dispositions équitables, équilibrées, et je dirai même heureuses de ma nature, je le dirai avec la sincérité et avec l'audace de Job, tout pesé, tout balancé, tout calculé, tout pensé et tout repensé, en dernier résultat, la vie humaine (si on soustrait Dieu, c'est-à-dire l'infini) est le supplice le plus divinement ou le plus infernalement combiné pour faire rendre, dans un espace de temps donné, à une créature pensante, la plus grande masse de souffrances physiques ou morales, de gémissements, de désespoir, de cris, d'imprécations, de blasphèmes, qui puisse être contenue dans un corps de chair et dans une âme de... Nous ne savons pas même le nom de cette essence par qui nous sommes!...

Jamais un homme, quelque cruel qu'on le suppose, n'aurait pu arriver à cette infernale et sublime combinaison de supplice; il a fallu un Dieu pour l'inventer!

VII

Analysez d'un seul regard la profondeur de cette combinaison vraiment surhumaine, qui faisait invectiver Job et délirer Pascal, et qui m'inspirait à moi-même, dès ma jeunesse, les vers suivants, dans la méditation du désespoir.

Lorsque du Créateur la parole féconde
Dans une heure fatale eut enfanté le monde
Des germes du chaos,
De son œuvre imparfaite il détourna sa face,
Et, d'un pied dédaigneux le lançant dans l'espace,
Rentra dans son repos.

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