Terre, élève ta voix; cieux, répondez; abîmes,
Noir séjour où la Mort entasse ses victimes,
Ne formez qu'un soupir!
Qu'une plainte éternelle accuse la nature,
Et que la douleur donne à toute créature
Une voix pour gémir!

Du jour où la nature, au néant arrachée,
S'échappa de tes mains, comme une œuvre ébauchée,
Qu'as-tu vu cependant?
Aux désordres du mal la matière asservie,
Toute chair gémissant, hélas! et toute vie
Jalouse du néant!

Des éléments rivaux les luttes intestines,
Le temps qui flétrit tout, assis sur les ruines
Qu'entassèrent ses mains,
Attendant sur le seuil tes œuvres éphémères,
Et la mort étouffant, dès le sein de leurs mères,
Les germes des humains!

La vertu succombant sous l'audace impunie,
L'imposture en honneur, et la vertu bannie;
L'errante liberté
Aux dieux vivants du monde offerte en sacrifice;
Et la force partout fondant de l'injustice
Le règne illimité!

La valeur sans les dieux décidant les batailles!
Un Caton libre encor déchirant ses entrailles
Sur la foi de Platon;
Un Brutus qui, mourant pour la vertu qu'il aime,
Doute, au dernier moment, de cette vertu même.
Et dit: Tu n'es qu'un nom!...

La fortune toujours du parti des grands crimes!
Les forfaits couronnés devenus légitimes!
La gloire au prix du sang!
Les enfants héritant l'iniquité des pères!
Et le siècle qui meurt racontant ses misères
Au siècle renaissant!

. . . . . . . . .
. . . . . . . . .
. . . . . . . . .
. . . . . . . . .

Héritiers des douleurs, victimes de la vie,
Non, non, n'espérez pas que sa rage assouvie
Endorme le malheur,
Jusqu'à ce que la Mort, ouvrant son aile immense,
Engloutisse à jamais dans l'éternel silence
L'éternelle douleur!

VIII

Ceci n'est que la poésie du malheur de notre destinée; que serait-ce si on l'analysait en prose? que serait-ce si on l'écrivait en larmes? que serait-ce si on la peignait en sang? que serait-ce si on la sanglotait en sanglots réels? Job l'a fait; nous ne le referons pas après lui. Mais trois choses ont toujours résumé pour nous l'horreur indescriptible de cette destinée de l'homme mortel ici-bas: les conditions de la naissance, les conditions de la vie physique et les conditions de la mort.