Vivre veut dire, pour les hommes qui sont le mieux partagés en durée de leur existence, respirer un certain nombre infiniment petit de souffles avec un soufflet appelé poumon, qui fait battre un organe appelé cœur, et circuler une séve rouge appelée sang, puisée dans ce réservoir commun appelé air.

Vivre veut dire, si vous l'aimez mieux, voir environ quarante mille huit cents fois (si vous vivez quatre-vingts ans) se lever et se coucher un grand globe lumineux appelé soleil sur un globe ténébreux appelé terre. Ôtez-en les nuits, qui en forment la moitié; vivre veut donc dire vingt mille quatre cents jours. Mais ôtez-en encore la moitié pour ceux qui ne vivent pas quatre-vingts ans, c'est tout au plus, dix mille deux cents jours pour chacun dans ce décompte des éternités! Une goutte d'existence évaporée à un rayon de soleil de cet océan de vie!... Il y a de quoi faire rire les êtres éternels, ou pleurer de pitié même les rochers.

XII

Et à quoi se passe ce clignement d'œil d'existence?

À chanceler sans équilibre et à balbutier sans parole pendant les premières années, qu'on appelle heureuses parce qu'elles sont celles où l'homme a le moins conscience de son être, et qu'elles ressemblent, en effet, le plus au néant; à grandir pendant quelques autres années, et à recevoir, par transmission de ses parents, une certaine dose d'idées reçues, les unes sagesse, les autres sottises, dont se compose, pour l'homme, la pensée de sa tribu, ce qu'on appelle la civilisation, s'il est civilisé, ou la barbarie, s'il ne l'est pas: la différence n'est pas très-sensible à qui contemple de très-haut et des sommets de la vérité éternelle ces deux conditions de l'espèce humaine. Du crépuscule à l'aurore, voilà l'intervalle.

XIII

À vingt ans l'homme n'a pas encore vécu, et le tiers de sa vie est écoulé. À l'exception du petit nombre qui trouve, comme dit le peuple, son pain tout cuit, l'homme passe le reste de son existence active à gagner très-péniblement ce pain; et par quels métiers? et avec quelles sueurs?

Demandez-le au laboureur qui creuse sous le soleil et sous la pluie le même sillon sur la même colline, pour y déposer, pendant soixante ans, le même grain d'herbe ou la même racine qui contient sa pauvre vie!

Demandez-le au matelot qui creuse d'un bout de l'Océan à l'autre éternellement les mêmes vagues, et qui passe sa vie à orienter sans cesse la même toile et à poursuivre le même vent pour rapporter, au prix de son éternelle absence, à sa famille, une pincée d'or convertie en quelques bouchées de pain!

Demandez-le au soldat qui consume les plus belles années de sa jeunesse à passer la même arme de son bras droit à son bras gauche, à mesurer son pas en cadence sur le pas d'un autre automate pensant, à tuer sans haine, à être tué sans que la gloire même sache son nom, ou à traîner ses membres mutilés sur un champ de bataille pour une ration de pain trempée de son sang!