Demandez-le au mineur qui renonce même au soleil des cieux et à l'air des vivants pour creuser éternellement, comme la taupe, ses galeries souterraines dans les flancs de fer, de cuivre ou de houille des montagnes, et pour extraire chaque soir une poignée de métal monnayé convertie en pain sur la table de sa femme et de ses enfants!

Demandez-le au tisseur d'étoffes qui use sa vie, dans une cave humide, à passer éternellement le même fil à côté du même fil sur le métier qui est à la fois son gagne-pain et son supplice!

Demandez-le à tous les métiers manuels par lesquels l'immense multitude humaine change sa sueur quotidienne contre son aliment quotidien!

Hélas! demandez-le même à toutes les professions libérales qui vous semblent plus douces parce que la poitrine du travailleur intellectuel est moins haletante que celle du forgeron, mais qui ne sont, au fond, que le même travail changé de nom, sueur d'esprit au lieu de sueur de corps!

Demandez-le au magistrat sans repos dans la conscience, au médecin sans sommeil sur son oreiller, à l'ambitieux sans limite dans sa soif de domination et de primauté sur ses semblables, à l'orateur, à l'écrivain, au poëte, dévorés de l'insatiable désir de surpasser leurs rivaux ou de se surpasser eux-mêmes, hommes tellement affamés de renommée, dont ils font du pain pour leurs enfants, que, s'ils croyaient trouver une nouvelle veine de talent dans leur propre sang, ils se saigneraient eux-mêmes aux quatre membres pour jeter leur vie au public en retour d'un peu de gloire ou d'un peu de pain!

Voilà pourtant les conditions universelles de la vie physique. Non, je ne crains pas d'affirmer, après les avoir étudiées dans tous les états et dans tous les pays, que la vie ne vaut pas le prix de travail, de misère, de peines, de supplices par lequel on achète la vie, et que, si on mettait, au dernier jour, dans les deux bassins d'une balance, d'un côté la vie physique, et de l'autre ce que coûte le pain qui a alimenté la vie physique, le prix que l'existence physique coûte ne parût supérieur à ce qu'elle vaut, et qu'à fin de compte ce ne fût la peine qui fût redevable à la vie!...

Et propter vitam vivendi perdere causas!... dit le poëte, c'est-à-dire: «Perdre, pour gagner sa vie, tout ce qui peut faire désirer de vivre!» Tel est le sort de l'homme de travail. Or, qui est-ce qui ne travaille pas, excepté quelques misérables qui sont bien autrement travaillés par leur oisiveté et par leurs vices que nous ne le sommes par nos rudes métiers de corps ou d'esprit!

En d'autres termes, pesez le grain de blé que contient la vie, contre la goutte de sueur que contient la peine; c'est la goutte de sueur qui pèse le plus!... Horreur!...

XIV

Mais ce n'est pas tout; les conditions que l'inévitabilité et la présence perpétuelle de la mort font à la vie suffiraient seules pour empoisonner mille vies si on les réunissait dans une. La condition du bienfait serait pire que le bienfait.