À peine avez-vous respiré quelques vagues d'air respirable qu'on appelle vie, à peine avez-vous pris l'habitude de cet inexplicable mystère appelé l'existence, à peine vous êtes-vous attaché, par l'habitude, à cette existence, comme le malade finit par s'attacher même à son lit de douleur en s'y retournant, qu'il faut penser à en sortir. Le principe de destruction que vous portez en vous, comme le fruit porte le ver, ou comme le temps porte la mort, ou comme le commencement porte la fin, commence à vous disputer, pied à pied, avec douleur, cette petite pincée de matière organisée, ce petit point d'espace, et ce petit éclair de durée que la nature a donnés à une âme, assez grande pour contenir des éternités, et assez vivante pour user des mondes. Vos sens s'émoussent un à un comme de mauvais outils incapables de creuser même vos propres pensées. De ce jour vous portez en vous, dans vos rêves, dans vos ambitions, dans vos plans, dans vos joies, dans vos amours, dans vos vertus même (si vous avez des vertus), je ne sais quel pressentiment de la brièveté et de l'inanité de toute chose et de vous-même, qui s'appelle mélancolie, dégoût de vivre, et qui n'est que l'ombre portée de la mort sur la vie. Cette ombre s'accroît et s'épaissit tous les jours avec la rapidité d'un crépuscule des tropiques qui tombe sur le jour sans lui laisser à peine la dégradation des heures du soir. À quoi bon tenir à quelque chose quand tout va vous être arraché à la fois?
XV
Encore, si le jour et l'heure de cette mort étaient connus et fixés d'avance, quelque courte que fût la vie, on pourrait prendre ses mesures, on proportionnerait ses pas à l'espace qui reste, on pourrait régler ses pensées sur son horizon; on n'aurait pas de longues espérances pour un jour de durée, ni de courtes vues pour de longues années; on pourrait aimer, travailler, construire à l'heure; on pourrait resserrer ou élargir son sort à la mesure de son temps. Ce serait triste, mais on ne serait du moins ni fou, ni trompé devant la nature. L'homme pourrait faire un pacte avec son sort; il pourrait finir peut-être par s'accommoder avec son néant; il connaîtrait son ennemi, il le verrait en face; la mort serait toujours un abîme, mais elle ne serait pas un piége; en s'en rapprochant pas à pas, on pourrait s'y accoutumer; en lui enlevant son imprévu, la nature lui enlèverait la moitié de ses terreurs. Mais non, tout est achevé dans cette invention de la mort.
L'incertitude de son heure combinée avec la certitude de son avénement en fait pour l'homme qui pense non plus une mort future, mais une mort présente, une mort éternelle, une mort vivante, s'il est permis d'employer ce monstrueux accouplement de mots! Soyez jeune, soyez dans la force de l'âge, soyez dans le déclin de vos années, vous n'avez pas une chance de plus ou de moins pour être oublié par la mort. Quand vous commencez une respiration, vous n'êtes jamais sûr que la mort ne la coupera pas en deux sur vos lèvres. La mort vous défie de dire d'une seconde: Elle est à moi. Tout est à elle, aussi bien le premier que le dernier soupir. L'avenir est mort avant d'être né pour vous: voilà la perfection du supplice! Humiliez-vous, tyrans de la terre, vous ne l'auriez pas inventé!
XVI
Aussi voyez ce que cet imprévu de la mort fait de nos joies, de nos espérances, de nos amours! Vous déposez votre cœur tout entier, comme un fardeau qui pèse à porter, dans le sein d'une épouse jeune et adorée qui ne doit vous le rendre qu'à la tombe, la mort la cueille dans vos bras, sous vos baisers, et le fossoyeur ensevelit sans le voir deux cœurs dans un seul cercueil!... Ainsi de nos pères, de nos mères, ainsi de nos enfants, ainsi de nos amis, ainsi de nos contemporains, ces parents de temps auxquels nous nous attachons par contiguïté de berceau, par voisinage de sépulcre; êtres aimés que nous espérions devoir nous survivre, et dont nous voyons les rangs s'éclaircir prématurément autour de nous, et nous laisser seuls de nos dates comme des traîneurs de la vie, dépaysés dans des générations inconnues!
XVII
Mais l'imprévu de la mort, ce n'est rien encore, non, rien, en comparaison de l'inconnu du sépulcre. Où allons-nous? et allons-nous même quelque part par ce ténébreux chemin?
Quand cette heure du vide du cœur et de la solitude faite autour de nous à l'improviste par la mort arrive, nous nous retournons avec anxiété vers l'éternel contemporain de nos âmes, vers Dieu, et nous cherchons dans la religion le secret de cet horrible inconnu de la mort, le pire des supplices pour l'être pensant, car il les renferme tous. L'inconnu en effet, dit Pascal, n'est-ce pas l'infini de la terreur?
Nous demandons donc par les religions de la terre au Dieu du ciel de nous révéler le mystère de cet inconnu de la mort!