Mais ici commence un bien autre supplice, encore plus horrible, plus raffiné que la mort elle-même et que l'inconnu de la mort: le supplice de l'âme qui les contient tous en suspens dans un mot: le DOUTE! Le doute, cet inconnu suprême et final dans l'organe même destiné à connaître! le doute, cette maladie de l'intelligence! le doute, cette nuit qui n'est pas dans l'air, mais dans l'œil! le doute, cette irrémédiable cécité de l'esprit (ô chef-d'œuvre de raffinement dans le supplice)! La lumière elle-même est malade, et l'homme en la regardant ne voit que des ombres; il y a des taches non plus seulement sur le soleil, il y a des taches sur Dieu!... Que les yeux tombent de leurs orbites; ils ne servent plus à rien!

XVIII

En effet, l'homme, ce misérable trompé par la vie, effaré par la mort, demande à ses religions au moins un Dieu, un seul Dieu, un Dieu évident, juste, bon, sauveur, paternel, pour réfugier ses pensées et ses douleurs dans une miséricorde sans fond; et voilà que ses religions elles-mêmes au lieu d'un lui en ont fabriqué mille, et qu'elles lui multiplient les angoisses du doute jusque dans le remède même du doute, la foi!

Devine si tu peux, et choisis si tu l'oses!...

S'il parcourt l'espace, s'il remonte les temps, il voit presque autant de religions que de grandes divisions de temps ou que de grandes divisions du globe: la foi de Wichnou et de Brama dans l'Orient, celle de Fô et de Confutzé dans la Chine, celle de Zoroastre dans la Perse, celle de Pythagore dans l'Asie, celle d'Osiris dans l'Égypte, celle de Jupiter et de son Olympe, foi d'enfants en nourrice, dans la Grèce, celle de Tentatès dans la Gaule, celle des dieux scandinaves dans les Germanies, celle de Jéhovah dans la Judée, celle du Christ dans l'Asie et dans l'Europe romaine, celle d'Allah dans l'Arabie, dans l'Inde moderne, dans l'Asie Mineure, dans l'Afrique entière; et, parmi ces religions, presque autant de subdivisions, de schismes, d'antipathies, de rameaux divergents que de souches, se disputant les symboles et les interprétations, et s'arrachant les unes aux autres les sectateurs, la polémique acharnée sur les lèvres ou le glaive impitoyable dans la main. Ô Babel de Dieu! presque aussi confuse que la Babel des hommes! C'est là véritablement le profond de l'abîme, le comble de l'infirmité humaine, que, là où l'homme dégoûté de la vie se précipite dans la foi d'une autre vie, seule explication de l'énigme de celle-ci, il trouve, quoi? un autre inconnu, plus terrible que le premier, au delà de l'inconnu de la tombe, et qu'il tremble de n'embrasser qu'un rêve fugitif dans ses bras désespérés, en croyant embrasser enfin l'éternelle réalité d'où il émane et à laquelle il retourne!

XIX

Vous vous récriez en vain contre cet excès improbable de supplice mental de l'être pensant. Ce supplice est sous vos yeux, peut-être même dans votre âme. Il est évident comme l'histoire, palpable dans la géographie de ce triste globe. On pourrait faire une chronologie d'êtres suprêmes comme on fait une chronologie de dynasties régnantes sur les différents empires de la terre; on pourrait construire une géographie des croyances humaines comme on en fait une des contrées du globe. On dirait qu'il y a des climats aussi différents en intelligence des choses divines qu'il y en a en températures atmosphériques. On pourrait faire plus aujourd'hui, on pourrait, en quelques instants, parcourir soi-même ces différents climats intellectuels du globe, et se rendre compte par sa propre sensation des sensations différentes des races et des peuples qui vivent ou qui meurent sous les différentes latitudes de la pensée,—«vérité en deçà des Pyrénées, erreur au delà,»—s'écriait le religieux Pascal lui-même en sondant cet horrible mystère des opinions et des doutes des mortels! Qu'aurait-il dit aujourd'hui où une civilisation plus accélérée, et accélérée presque jusqu'à la suppression du temps et des distances, permet à la pensée de l'homme d'atteindre partout à la fois?

XX

Supposons en effet qu'un philosophe d'Europe pût confier son âme pensante tout entière, pour un instant, au fil du télégraphe électrique, qui fait le tour du globe en sept secondes. Supposons que ce philosophe charge cette âme de lui rapporter à son retour les grands phénomènes intellectuels, philosophiques, religieux, qui l'auraient frappée dans ce coup d'aile autour du globe terrestre. Dans l'espace de quelques secondes, la pensée, courant du même vol que l'électricité, aura traversé vingt ou trente zones religieuses principales du globe, sans compter des subdivisions à l'infini de culte, de foi, de divinités. Pauvre pensée humaine! dans quel état de frissonnement, de terreur et d'horreur, reviendra-t-elle se réfugier dans le sein d'où elle sera partie, après ce voyage à travers le doute sur la première des certitudes nécessaires à l'homme, la certitude de son Dieu?

Cela fait frémir, cela fait vaciller les étoiles dans le ciel, cela jetait Job jusque dans l'athéisme; il ne le dit pas précisément en termes textuels, mais il le dit implicitement dans ses griefs et dans ses récriminations amères contre la conduite de Dieu à l'égard des hommes. On voit que, dans toutes ces injures poignantes qu'il adresse insolemment au Tout-Puissant, il ne s'arrête que devant la dernière injure:—Tu n'es pas! Et moi qui ai souvent crié comme Job, ou comme Dante dans les cercles infernaux du supplice de la vie humaine, j'avoue que je n'ai jamais été jusque-là.