Voilà dans Job, et dans l'homme dont il est l'image, l'excès de la douleur mortelle, de la sensation de la vie poussée jusqu'au blasphème et jusqu'au trouble de l'entendement.

Mais rassurez-vous; ce n'est que l'instinct qui parle ainsi en lui et en nous, ce n'est pas la raison; c'est encore moins la foi, quand on a eu le bonheur de s'en former une.

Job remonte bientôt, comme nous remontons toujours, tous tant que nous sommes, de cet abîme, si nous sommes sensés; oui, comme nous remontons jusqu'à la foi, qui est la réverbération du Dieu vivant sur notre âme, jusqu'à la résignation qui est le sacrifice, le sacrifice méritoire de la volonté propre à la suprême volonté, enfin jusqu'à la joie dans les larmes, qui est l'anticipation de l'immortalité par la foi en Dieu sur la terre.

Nous allons voir tous ces phénomènes, intellectuels, humains et divins, dans ce drame surnaturel du poëme de Job, dont je vous ai exposé le sujet et les acteurs: Dieu, l'homme et la destinée.

Je vais maintenant vous exposer le lieu de la scène, la décoration du drame, le désert. Le poëte de Dieu n'en pouvait pas choisir un plus conforme à ce dialogue divin.

XXI
LE DÉSERT.

Job est le poëte du désert; c'est apparemment pour cela qu'il est le plus grand de tous. Je prends ici le mot grand dans son acception la plus matérielle comme dans son acception la plus métaphysique à la fois. L'âme de l'homme, selon moi, est incontestablement un principe immatériel; je ne saurais pas le prouver, mais je le sens et je le crois; c'est la meilleure des preuves. L'homme n'est sûr que de ce qu'il croit.

Cependant, malgré cette évidente immatérialité de l'âme, il est évident aussi qu'excepté la conscience, qui est innée en nous (précisément parce que la matière ne pouvait pas révéler à l'âme la moralité que la matière n'a pas, nemo dat quod non habet); il est évident, dis-je, que l'âme humaine, pendant qu'elle est associée au corps, reçoit toutes ses impressions et toutes ses notions par les sens, ces lucarnes du cachot de l'âme. Il est évident, en conséquence, que l'âme n'est point indépendante du milieu habituel dans lequel l'homme vit. Autant vaudrait dire que le spectateur n'est point affecté ou impressionné par le spectacle.

Ce petit mot de métaphysique, jeté en passant et dont je demande pardon au lecteur, suffit à établir que le grand philosophe poëte ou le grand poëte philosophe prend nécessairement son caractère, ses idées, ses images, dans la scène de la nature qu'il habite ou qu'il a le plus habituellement sous les yeux. Telle nature, tel style; voilà, selon moi, un incontestable axiome de haute littérature.

Ainsi David et les prophètes sont les poëtes de l'aride et monotone Judée, ce rocher calciné des feux du soleil, où l'ombre du figuier et la goutte d'eau dans le creux du ravin sont les rêves des poëtes et même des rois, et où l'âme, à défaut de la nature, s'entretient avec Dieu pour se consoler de la petitesse et de la stérilité de la terre.