Ces poëtes sacrés n'ont que deux ou trois images, deux ou trois notes sur la harpe, comme le torrent des larmes qui suintent dans le cœur humain, et perçantes comme les cris de l'aigle dont la couleuvre vient d'enlacer les petits dans son nid. La mélancolie, dont nous parlons tant, et qui est, en effet, la corde grave et la note fondamentale de l'âme émue, ne date ni de Virgile, ni de l'école romantique de notre temps, ni de M. de Chateaubriand, ni de nous: elle date de la poésie sacrée de la Bible, ou plutôt elle date de la première larme et de la première contemplation de la misère infinie de l'homme.
Chaque élément semble ainsi avoir son poëte. Les Hébreux sont les poëtes des rochers. Homère, né au milieu des anses, des îles, des écumes, des vagues, des voiles de la Grèce maritime, est le poëte de la mer. Il n'y a pas un contre-coup de lames sur la grève, une ombre de cap sur les flots, un sifflement de brise dans les cordages, un bruit d'aviron sur les bordages du navire, qui ne soit retentissant ou peint dans ses vers. La mer est à lui; il ne nous a laissé, ni à nous, ni à personne, un coup de pinceau de plus à donner à l'Océan.
Virgile et Théocrite sont les deux poëtes égaux de la terre habitée agricole ou pastorale; les pasteurs et les laboureurs ont là toute leur poésie dans des vers aussi délicieux que les images, les ombres, les eaux du paysage terrestre; les laboureurs et les pasteurs devraient suspendre éternellement ces deux poëmes au joug de leurs bœufs, au double manche de la charrue, au cou du bélier qui marche à la tête de leurs troupeaux.
Dante est le poëte de la nuit et des ténèbres, des apparitions qui hantent l'obscurité, des rêves qui obsèdent l'imagination de l'homme pendant que l'ombre nocturne possède la terre.
Milton est le poëte de l'air; il y plonge avec sa pensée d'aveugle comme l'oiseau qui ne craint pas de briser son aile aux parois de l'éther. Il y peint sur une toile sans fond et sans fin la bataille de Dieu et des esprits rebelles, corps aériens qui succombent sans mourir et qui roulent du sommet des cieux dans les abîmes des enfers sans jamais se heurter aux aspérités impalpables de l'élément ambiant des mondes.
Camoëns, le grand chantre lusitanien, est le poëte de la curiosité et de l'audace de l'homme à achever la conquête du globe terrestre. Il embarque avec lui son génie descriptif, il fait le tour du monde, il double le cap des Tempêtes, il chante au pied du mât que la foudre brise; il sauve à la nage, de la fureur des flots, sa vie périssable et sa vie immortelle avec son poëme. C'est le chantre épique de la grande navigation, comme Homère est le chantre de la petite, et le poëte de la géographie.
Celui de l'astronomie n'est pas encore né; Dieu le garde sans doute dans les trésors de sa création. Il sera le plus grand de tous. Qu'est-ce que la terre auprès des astres du firmament?
Quant à Job, nous le répétons encore, c'est le poëte du désert. Or, qu'est-ce que le désert? C'est l'espace; et de quoi l'espace est-il l'image? de l'infini.
En meilleurs termes, Job est donc le poëte de l'infini.
Le désert lui fournit son sujet, son immensité, ses couleurs, ses images, son style. L'infini concentré et répercuté dans le creux de la poitrine d'un homme, voilà bien Job.