XXII
Nous avons voulu, dans nos voyages, nous rendre compte une fois à nous-même, par nos propres impressions, des impressions du spectacle du désert sur l'âme de l'homme. Nous avons voulu faire l'épreuve de l'infini, s'il nous est permis de risquer une si audacieuse expression. Mais l'épreuve du désert et de l'infini sur quel homme? sur un homme d'Europe, sur un homme exténué et aminci par ce que nous appelons civilisation! sur un homme d'intelligence ordinaire, d'imagination bornée, de fibres de chair au lieu de fibres de bronze! sur un homme nourri de lait de femme au lieu d'avoir été nourri, comme Job, de moëlle de lions! Qu'est-ce qu'un tel homme, auprès du vieillard de la terre primitive, auprès du titan sur son fumier apostrophant son créateur sur son trône d'astres? Rien!... N'importe; je n'en avais point d'autre à soumettre à l'épreuve. J'étais ce que j'étais; mais le désert était toujours le désert. Je voulais voir, j'ai vu, comme dit le poëte.
XXIII
Il faut lire les livres où ils ont été écrits. J'avais déjà depuis longtemps cette idée dans l'esprit, avant de traverser la mer, pour aller tremper ma pensée dans d'autres vagues d'air que celles où nous respirons dans notre petite Europe.
J'ai toujours été convaincu que changer d'air c'était changer d'âme; que changer de point de vue, du moins, c'était changer d'aspect dans la contemplation et dans l'appréciation des choses; que l'espace était nécessaire à la pensée comme aux yeux.
Dieu le savait bien, quand, en emprisonnant l'homme dans ce petit navire de quelques pauvres mille pas d'étendue de la poupe à la proue, il lui a donné du moins pour horizon cet espace sans fond du firmament, qui provoque sans cesse la pensée à se plonger dans cet espace, et qui fait monter son âme à l'éternelle poursuite de l'infini, d'astres en astres, de voie lactée en voie lactée, comme par les degrés éclatants et successifs de son incommensurabilité. Sans cet espace, d'où notre pensée du moins peut fuir, la terre ne serait pas habitable.
Je dirai plus; j'ai toujours été convaincu que le changement de place, la diversité d'horizon ici-bas, la possession d'une certaine proportion d'espace matériel, la locomotion, en un mot, était non-seulement une condition de grandeur dans l'imagination et dans l'âme, mais aussi une condition de justesse dans l'esprit de l'homme.
J'ai éprouvé mille fois, par moi-même, que, si je ne changeais pas de place, de résidence, d'horizon, je ne changeais pas d'idées; que ces idées, toujours les mêmes par suite de la monotonie du même milieu dans lequel elles ont été conçues, finissaient par se pétrifier ou par croupir, et qu'en croupissant dans l'âme elles finissaient enfin par s'altérer et par se fausser.
Le mouvement, dans une certaine proportion, est aussi nécessaire à l'intelligence que l'air.
Qui est-ce qui n'a pas expérimenté qu'au retour d'un voyage de long cours, ou même d'une simple promenade au grand air et sous le ciel, on ne rapportait pas à sa demeure les idées qu'on en avait emportées, mais qu'on sentait en soi-même un certain renouvellement de pensée et de cœur qui faisait voir les choses sous un aspect plus étendu et par conséquent plus juste et plus vrai?... C'est que l'espace, cet élément de grandeur et de vérité, cette optique même des idées, était entré dans une certaine proportion en nous. C'est que l'étendue avait modifié et rectifié le regard de notre âme.