Défiez-vous de la justesse des idées conçues par un solitaire isolé de la grande nature dans un cachot, dans une cellule, dans une bibliothèque, entre quatre murs! Défiez-vous même de la justesse des idées conçues par un de ces hommes que nous appelons professionnels, exclusivement renfermés dans la monotonie d'une étude ou d'une occupation unique? L'uniformité du point de vue borné d'où ils envisagent les choses finit presque toujours par fausser même leur regard et leur esprit; mathématiciens abstraits, mécaniciens de génie, industriels consommés, prodigieux artistes, hommes de lettres immortels par le style, comme J.-J. Rousseau, artisans, inventeurs d'admirables procédés dans les perfectionnements de leurs métiers spéciaux, leur esprit cependant, faute de mouvement et d'espace dans leur vie et dans leurs idées, se fausse souvent sur tout le reste.
N'avez-vous pas remarqué que toutes les idées fausses, tous les rêves incohérents, toutes les utopies absurdes en politique, en constitutions sociales de ces trente dernières années, sont sorties de la tête d'un de ces hommes sédentaires, concentrés dans la contemplation exclusive d'une profession ou d'une occupation unique, manquant d'air dans la poitrine, de mouvement dans les pieds, d'espace dans les yeux, d'universalité dans le point de vue! Hommes d'ateliers, de mécanisme, de chiffres, de comptoirs ou de bibliothèques; hommes unius libri, comme les appelaient les anciens, hommes ne sachant lire que dans un seul livre, dont le proverbe nous recommande de nous défier.
XXIV
Le communisme, ce suicide en masse et d'un seul coup de l'humanité, est né dans des ateliers; il est né de la pensée étroite de quelques prolétaires souffrants, injustement répartis des dons de Dieu, mais complétement ignorants des cinq cent mille formes de salaires sur la terre, ne se doutant même pas qu'en supprimant le capital ils supprimaient d'avance tout salaire, qu'en supprimant la propriété pour l'individu ils la supprimaient pour la masse, qu'en la supprimant pour la masse ils supprimaient le travail, qu'en supprimant le champ ils supprimaient la moisson, et qu'en supprimant la moisson ils supprimaient la vie. Si ces hommes, qui ne comprenaient que la navette et le poinçon, avaient compris seulement la charrue qui les fait vivre, le navire qui transporte leurs produits, la monnaie qui les paye, le luxe qui les consomme, la possession et l'hérédité de la possession qui donne aux choses possédées leur seule valeur, jamais ils n'auraient laissé échauffer leurs imaginations sédentaires par ces délires de la communauté des biens. Ils ont déliré faute d'horizon dans les yeux, d'espace dans leurs idées. L'isolement d'une idée rend cette idée folle, comme l'isolement d'un prisonnier rend ce prisonnier fou.
XXV
Le saint-simonisme est né de l'isolement de l'idée économique, abstraction faite de toute autre idée politique et morale, dans une forte tête d'économiste. Je suis bien loin de confondre cette idée scientifique avec l'idée brutale du communisme et de l'égalité de biens et des salaires. Le saint-simonisme n'est qu'une débauche de science dans les adeptes de l'économie politique. S'il n'était pas né, dans la bibliothèque d'un savant, de l'accouplement stérile de l'utopie et du chiffre, il aurait révélé à l'administration publique, au commerce et aux industries, une foule de vérités pratiques dont il était l'importateur en Europe; mais, au lieu de couver ses vérités en plein air, il les a couvées dans l'isolement des autres idées, et cet isolement lui a faussé le jugement. Au lieu de faire jour il a fait secte: l'espace a manqué également aux regards de ses sectateurs.
Aussi remarquez que, du jour où ses apôtres se sont répandus pour voyager sur toute la terre, en retrouvant l'espace ils ont retrouvé leur bon sens. Partis sectaires et utopistes, ils sont revenus de leurs voyages les premiers économistes et les premiers financiers de leur siècle; l'espace les a pénétrés de sa clarté; en marchant ils ont dépouillé le vieil homme, ils ont revêtu l'étendue.
XXVI
Le fourriérisme est né, dans un comptoir, de l'isolement et de la stagnation d'une idée exclusivement commerciale, dans son auteur Fourrier. La société, à ses yeux, n'a plus été qu'un livre en partie double, se balançant par profits et pertes à la fin d'une éternelle association de fabrique liquidée par l'éternité. L'isolement de cette idée a fini promptement par lui donner le délire. Le fabricant s'est fait thaumaturge. Son comptoir, fermé au grand air, s'est peuplé de visions. Il a promis à l'homme hébété de chiffres que l'association transformerait jusqu'à sa nature physique et jusqu'aux éléments immuables de la création: la terre, l'océan, l'air, l'eau, le feu, les planètes mêmes, ces écrins éclatants de Dieu. Enfin, expirant sous le poids de ses miracles, il a laissé après lui une autre utopie tout aussi funeste (car tout mensonge nuit): l'utopie de la perfectibilité continue et indéfinie de l'homme sur la terre; utopie dont le dernier résultat logique, en marchant de conséquence en conséquence, serait celui-ci: Ce n'est pas Dieu qui a créé l'homme, mais ce pourrait bien être l'homme qui aurait créé Dieu!...
Car où s'arrêterait cette ascension indéfinie et continue de l'homme, si ce n'est au delà même de la Divinité?...