IX

Mais son esprit en moi répondit: «Fils du doute,
Dis donc à l'Océan d'apparaître à la goutte!
Dis à l'éternité d'apparaître au moment!
Dis au soleil voilé par l'éblouissement,
D'apparaître en clin d'œil à la pâle étincelle
Que le ver lumineux ou le caillou recèle!
Dis à l'immensité, qui ne me contient pas,
D'apparaître à l'espace inscrit dans tes deux pas!

«Et par quel mot pour toi veux-tu que je me nomme?
Et par quel sens veux-tu que j'apparaisse à l'homme?
Est-ce l'œil, ou l'oreille, ou la bouche, ou la main?
Qu'est-il en toi de Dieu? Qu'est-il en moi d'humain?
L'œil n'est qu'un faux cristal voilé d'une paupière
Qu'un éclair éblouit, qu'aveugle une poussière;
L'oreille, qu'un tympan sur un nerf étendu,
Que frappe un son charnel par l'esprit entendu;
La bouche, qu'un conduit par où le ver de terre
De la terre et de l'eau vit ou se désaltère;
La main, qu'un muscle adroit, doué d'un tact subtil;
Mais quand il ne tient pas, ce muscle, que sait-il?...
Peux-tu voir l'invisible ou palper l'impalpable?
Fouler aux pieds l'esprit comme l'herbe ou le sable?
Saisir l'âme? embrasser l'idée avec les bras?
Ou respirer Celui qui ne s'aspire pas?...

«Suis-je opaque, ô mortels! pour vous donner une ombre?
Éternelle unité, suis-je un produit du nombre?
Suis-je un lieu pour paraître à l'œil étroit ou court?
Suis-je un son pour frapper sur l'oreille du sourd?
Quelle forme de toi n'avilit ma nature?
Qui ne devient petit quand c'est toi qui mesure?...
. . . . . . . . .
. . . . . . . . .

«Dans quel espace enfin des abîmes des cieux
Voudrais-tu que ma gloire apparût à tes yeux?
Est-ce sur cette terre où dans la nuit tu rampes?
Terre, dernier degré de ces milliers de rampes
Qui toujours finissant recommencent toujours,
Et dont le calcul même est trop long pour tes jours?
Petit charbon tombé d'un foyer de comète
Que sa rotation arrondit en planète,
Qui du choc imprimé continue à flotter,
Que mon œil oublierait aux confins de l'éther
Si, des sables de feu dont je sème ma nue,
Un seul grain de poussière échappait à ma vue?

«Est-ce dans mes soleils? ou dans quelque autre feu
De ces foyers du ciel, dont le grand doigt de Dieu
Pourrait seul mesurer le diamètre immense?
Mais, quelque grand qu'il soit, il finit, il commence.
On calculerait donc mon orbite inconnu?
Celui qui contient tout serait donc contenu?
Les pointes du compas, inscrites sur ma face,
Pourraient donc en s'ouvrant mesurer ma surface?
Un espace des cieux, par d'autres limité,
Emprisonnerait donc ma propre immensité?
L'astre où j'apparaîtrais, par un honteux contraste,
Serait plus Dieu que moi, car il serait plus vaste?
Et le doigt insolent d'un vil calculateur
Comme un nombre oserait chiffrer son Créateur?...
«Du jour où de l'Éden la clarté s'éteignit,
L'antiquité menteuse en songes me peignit;
Chaque peuple à son tour, idolâtre d'emblème,
Me fit semblable à lui pour m'adorer lui-même.

«Le Gange le premier fleuve ivre de pavots,
Où les songes sacrés roulent avec les flots,
De mon être intangible en voulant palper l'ombre,
De ma sainte unité multiplia le nombre,
De ma métamorphose éblouit ses autels,
Fit diverger l'encens sur mille dieux mortels;
De l'éléphant lui-même adorant les épaules,
Lui fit porter sur rien le monde et ses deux pôles,
Éleva ses tréteaux dans le temple indien,
Transforma l'Éternel en vil comédien,
Qui, changeant à sa voix de rôle et de figure,
Jouait le Créateur devant sa créature!
La Perse rougissant de cet ignoble jeu
Avec plus de respect m'incarna dans le feu;
Pontife du soleil, le pieux Zoroastre
Pour me faire éclater me revêtit d'un astre.

«Chacun me confondit avec son élément:
La Chine astronomique avec le firmament;
L'Égypte moissonneuse avec la terre immonde
Que le dieu-Nil arrose et le dieu-bœuf féconde;
La Grèce maritime avec l'onde ou l'éther
Que gourmandait pour moi Neptune ou Jupiter,
Et, se forgeant un ciel aussi vain qu'elle-même,
Dans la Divinité ne vit qu'un grand poëme!

«Mais le temps soufflera sur ce qu'ils ont rêvé,
Et sur ces sombres nuits mon astre s'est levé.
. . . . . . . . .
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