Le vieux Corneille, à qui il avait demandé des conseils en lui soumettant la tragédie d'Alexandre, lui avait répondu ce que nous lui aurions répondu nous-même aujourd'hui que nous jugeons de sang-froid et à distance la nature de son génie: «qu'il avait un admirable talent de poëte épique, mais qu'il ne lui trouvait pas le nerf vibrant et concentré de la tragédie.»
Cette réponse, faite de bonne foi par un maître souverain de l'art à un jeune homme, avait irrité et comme défié Racine. Il avait eu le tort de vouloir éclipser, en l'imitant dans les mêmes sujets, le grand Corneille. Il avait ravalé l'émulation à une inconvenante rivalité. Il n'avait pas assez respecté la majesté du génie au repos ni la sainteté de la vieillesse; il avait oublié qu'il vieillirait lui-même un jour, et que la pire des insultes est de comparer sa force naissante à la faiblesse d'un homme hors de combat.
Corneille cependant avait raison selon nous; et en assignant au jeune Racine le rôle de poëte épique, il ne lui assignait certes pas une gloire inférieure à la sienne, car on lit et relit avec délices le poëme; et la lecture des tragédies, dépourvue des fantasmagories de la scène, est une lecture difficile, ingrate, tronquée, souvent fastidieuse.
Il y a à cela trois causes qui sont dans la nature même du drame ou de la tragédie.
La première de ces causes, c'est la brièveté nécessaire de la tragédie ou du drame, qui, devant être récité avec un grand appareil de décoration et une grande lenteur de déclamation devant le peuple rassemblé pendant une soirée, ne comporte pas la vaste étendue et l'ampleur indéfinie du poëme épique. C'est de la poésie en abrégé pressée par l'heure et par l'impatience d'une foule.
La seconde de ces causes, c'est que le poëte tragique est privé, par la nature même de son sujet et par le dialogue pressé qu'il établit entre ses personnages, de toute la partie descriptive de la poésie, c'est-à-dire d'un des plus grands charmes du poëme. Le poëte tragique est comme le sculpteur en bronze ou en marbre: il ne montre que des statues ou des groupes en action. Le paysage, le lieu, le ciel, les réflexions, les peintures, n'existent pas et ne peuvent pas exister pour lui; ses tableaux ne peuvent avoir ni horizon, ni premier plan; le spectacle de la nature et les analogies de cette nature avec l'homme lui sont à peu près interdits. Lacune immense dans son œuvre! Que feraient Homère, Virgile, le Tasse, le Dante, Milton, Camoëns, si vous leur retranchiez leurs descriptions et leur paysage?
Enfin la troisième de ces causes, c'est que le poëte dramatique ou tragique ne peut, par la concentration forcée de son drame, saisir ses héros ou ses personnages que dans un accès de passion extrême de leur vie et de leur destinée, au point culminant de leurs sentiments, au moment où leur âme éclate ou se déchire en larmes, en cris ou en sang, sous la main de la pitié ou de la terreur.
Qu'en résulte-t-il? C'est que le poëte tragique est conduit à ne peindre que des péripéties ou des convulsions suprêmes de l'âme de ses personnages, et que tous les sentiments doux, habituels, modérés du cœur humain, sont retranchés forcément de sa poésie. Or, les sentiments doux, habituels, modérés, heureux, de l'âme humaine, sont cependant des notes délicieuses de la poésie, cette musique de l'âme. Elles sont interdites au poëte tragique: il ne prend l'homme qu'en flagrant délit de passions brûlantes, et il n'en montre que les muscles torturés par la douleur comme ceux du Laocoon.
Peut-on dire qu'avec ces trois causes d'infériorité relative dans le cadre même de son œuvre, le poëte épique, qui peint et qui chante la nature entière et l'homme tout entier, n'est pas supérieur, non pas en génie, mais en genre et en charme au poëte de théâtre?
Racine avait donc tort d'être humilié du mot de Corneille. Corneille lui assignait en réalité la meilleure part du génie.