XI

Sa conduite avec Molière, son premier protecteur, son introducteur à la cour, son introducteur au théâtre, ne fut pas plus exempte d'excès d'amour-propre, de personnalité et même d'ingratitude. C'était Molière qui avait fait représenter les premières tragédies de son ami sur son propre théâtre, en répondant, pour ainsi dire, au public, de la chute ou du succès de ces tragédies. C'était là un de ces services qui lient pour jamais un poëte reconnaissant à son protecteur.

Molière avait le droit d'espérer que la gloire de son protégé deviendrait la fortune de sa scène. Cependant Racine n'ayant pas été satisfait dans sa vanité de la manière dont les comédiens de Molière jouaient son Alexandre, retira brusquement sa tragédie de ce théâtre. Il la porta au théâtre rival de l'hôtel de Bourgogne, et ce qu'il y eut de plus cruel pour le pauvre Molière dans ce procédé, c'est que Racine lui enleva, en même temps que sa pièce, la meilleure de ses actrices. Elle passa, avec la tragédie, du théâtre de Molière au théâtre de Bourgogne, enlevant ainsi à Molière la curiosité d'une pièce nouvelle et la popularité d'une comédienne accomplie.

L'amitié entre Molière et Racine fut à jamais rompue par cette défection. Molière, qui était incapable de vengeance, était capable d'une profonde affliction et d'un amer souvenir. Il ne parla plus de Racine qu'avec peine, en louant toujours son génie, mais en se taisant sur son cœur. La blessure ne pouvait plus se fermer. Ces deux hommes laissèrent la froideur de la faute et du souvenir s'établir entre leurs âmes.

XII

Une faute de cœur plus grave et plus éclatante encore, à la même époque, signala tristement l'excès de personnalité et la facilité d'oubli des services reçus dans le cœur du poëte devenu le favori de la cour et de la scène. On a vu que Port-Royal avait été le foyer presque paternel, et pour ainsi dire, le berceau de l'âme et du génie de Racine.

Les vénérables religieux de cette maison considéraient le théâtre, qui remue les passions, comme une institution entièrement opposée au christianisme, qui les corrige ou les supprime. Ils s'affligèrent de voir le jeune Racine, leur élève bien-aimé, prêter son talent de poëte au théâtre.

Nicole, après Pascal, le plus rude écrivain moraliste de cette école, avait écrit dans une de ses polémiques, «qu'un faiseur de romans ou un poëte de théâtre était un empoisonneur public, non du corps, mais des âmes; il avait ajouté qu'un tel poëte devait s'accuser de la mort d'une multitude d'âmes qu'il avait perdues ou qu'il avait pu perdre par ses vers.»

Une lettre sévère et touchante que la tante de Racine, religieuse à Port-Royal, écrivit à son neveu dans le même temps, fit croire à Racine que la réprobation générale de Nicole s'adressait surtout à lui. Rien n'était plus faux; Nicole s'adressait au poëte Saint-Sorlin, espèce de fou qui se donnait pour prophète.

La lettre de la tante au neveu mérite d'être citée ici.