«Ayant appris que vous aviez dessein de faire ici un voyage, j'avais demandé permission à notre mère de vous voir, parce que quelques personnes nous avaient assurées que vous étiez dans la pensée de songer sérieusement à vous; et j'aurais été bien aise de l'apprendre par vous-même, afin de vous témoigner la joie que j'aurais s'il plaisait à Dieu de vous toucher; mais j'ai appris depuis peu de jours une nouvelle qui m'a touchée sensiblement. Je vous écris dans l'amertume de mon cœur et en versant des larmes que je voudrais pouvoir répandre en assez grande abondance devant Dieu pour obtenir de lui votre salut, qui est la chose du monde que je souhaite avec le plus d'ardeur. J'ai donc appris avec douleur que vous fréquentiez plus que jamais des gens dont le nom est abominable à toutes les personnes qui ont tant soit peu de piété, et avec raison, puisqu'on leur interdit l'entrée de l'Église et la communion des fidèles, même à la mort, à moins qu'ils ne se reconnaissent. Jugez donc, mon cher neveu, dans quel état je puis être, puisque vous n'ignorez pas la tendresse que j'ai toujours eue pour vous, et que je n'ai jamais rien désiré, sinon que vous fussiez tout à Dieu dans quelque emploi honnête. Je vous conjure donc, mon cher neveu, d'avoir pitié de votre âme, et de rentrer dans votre cœur pour y considérer sérieusement dans quel abîme vous vous êtes jeté. Je souhaite que ce qu'on m'a dit ne soit pas vrai; mais si vous êtes assez malheureux pour n'avoir pas rompu un commerce qui vous déshonore devant Dieu et devant les hommes, vous ne devez pas penser à nous venir voir; car vous savez bien que je ne pourrais pas vous parler, vous sachant dans un état si déplorable et si contraire au christianisme. Cependant je ne cesserai point de prier Dieu qu'il vous fasse miséricorde, et à moi en vous la faisant, puisque votre salut m'est si cher.»

Racine, pour toute réponse à ses torts de piété et de tendresse envers ses anciens maîtres, leur adressa deux lettres imprimées où la réfutation très-aigre de leur doctrine était assaisonnée par les plus odieuses incriminations contre leur prétendue vanité de corps.

«Il est aisé de connaître,» dit-il à la fin d'une de ces diatribes, «par le soin qu'ils ont pris d'immortaliser ces réponses, qu'ils y avaient plus de part qu'ils ne disaient. À la vérité, ce n'est pas leur coutume de laisser rien imprimer pour eux qu'ils n'y mettent quelque chose du leur. Ils portent aux docteurs les approbations toutes dressées. Les avis de l'imprimeur sont ordinairement des éloges qu'ils se donnent à eux-mêmes; et l'on scellerait à la chancellerie des priviléges fort éloquents, si leurs livres s'imprimaient avec privilége.»

Ces outrages à ses seconds pères étaient d'autant plus impardonnables que ces solitaires étaient en ce moment en suspicion et en persécution devant la cour, et que l'injure littéraire pouvait se transformer contre eux en sévices du gouvernement. Pascal indigné prit la plume des Provinciales pour répondre; on étouffa la querelle, heureusement pour Racine. Pascal, l'hercule de la polémique, aurait écrasé le poëte aussi téméraire qu'ingrat dans son injure. L'immortalité de la vengeance aurait immortalisé l'agression.

La facilité du poëte à oublier les amitiés et les services quand sa gloire ou quand sa fortune étaient en jeu n'éclata pas moins envers Mme de Montespan. Il avait été le courtisan sans scrupule de cette favorite tant qu'elle avait régné dans le cœur du roi; il la sacrifia, comme nous l'allons voir, à Mme de Maintenon, quand cette austère favorite se fut insinuée entre sa maîtresse et Dieu dans la faveur de Louis XIV. Il était temps que la religion de son enfance, qui n'était qu'assoupie sous les vanités et sous les voluptés de la vie mondaine du grand poëte, se réveillât dans son âme, et qu'elle vînt lui imposer ses règles sévères de probité d'esprit et d'abnégation de vaine gloire qu'il ne trouvait pas assez dans son caractère. Mais Racine était déjà tellement corrompu par l'esprit des cours, qu'il fallut que cette religion se confondît avec la faveur du monarque pour reprendre sur lui le double empire de la cour et de la foi.

Ce fut l'époque de sa conversion; elle fut opportune pour sa faveur auprès du roi, mais elle fut sincère devant Dieu et efficace pour la réforme de ses mœurs. Ses torts lui apparurent au jour de la conscience: il rougit de son ingratitude envers ses maîtres de Port-Royal; il se condamna lui-même plus sévèrement peut-être qu'ils ne l'auraient condamné; il se repentit d'avoir employé au plaisir profane du public et à la conquête d'une gloire périssable les admirables talents qu'il avait reçus de la nature et des lettres. Il fit à Dieu et à ses maîtres la promesse de ne plus écrire pour le théâtre; il répudia ses amours; il se maria à une femme vertueuse et sainte qui ne connut jamais de lui que l'époux et le père, et qui ne lut pas même ses chefs-d'œuvre de poëte. Il éleva dans l'ombre et dans la piété une famille chrétienne à laquelle il ne songea à laisser pour héritage que sa religion pour toute gloire.

Sa femme, fille d'un trésorier des finances d'Amiens, s'appelait Catherine de Romanet; elle avait apporté en dot une fortune modeste à peu près égale à celle de son mari. Les bienfaits du roi, qui se renouvelaient sous la forme de gratification littéraire à chacune de ses pièces, et qui se convertirent bientôt après en une pension de 2,000 livres, somme considérable pour le temps, donnaient une grande aisance à la famille. «Il est juste,» écrivait-il à cette époque, «que l'auteur laborieux tire de son travail une rémunération légitime.»

Le roi ajouta à cette aisance des gratifications annuelles s'élevant de 500 jusqu'à 1,000 louis pendant huit ans et plus, une charge de gentilhomme ordinaire de sa chambre avec une nouvelle pension de 4,000 livres, et enfin la charge à la fois politique et littéraire d'historiographe de son règne et de ses campagnes, avec Boileau, son collègue et son ami. Les émoluments de cette charge étaient proportionnés aux dépenses que les deux historiographes avaient à faire pour suivre le roi aux armées. Louis XIV payait largement ses plaisirs et sa gloire. Versailles et l'immortalité de son nom, ses monuments et sa renommée ne lui paraissaient jamais trop chers; il voulait, comme Alexandre, des témoins des exploits de son règne, et il choisissait ses témoins parmi les poëtes, ces échos éternels du temps.

La vie de Racine, depuis cette faveur ainsi consolidée par ses charges, ne fut plus celle d'un poëte, mais celle d'un saint dans sa maison et d'un courtisan accompli à la cour. De toutes ses faiblesses passées, il ne lui en restait qu'une, l'adulation aux vertus et jusqu'aux caprices du roi. C'est de cette faiblesse qu'il vivait et qu'il devait mourir. Mais cette faiblesse était alors si générale et si consacrée, qu'elle se confondait presque avec une vertu.

XIII