Cependant ses maîtres sévères de Port-Royal, avec lesquels il s'était réconcilié, et dont il goûtait, plus que le roi ne l'aurait voulu, les doctrines, résistaient seuls à cette contagion servile du temps; ils conservaient la sainte indépendance de leur rigorisme au milieu de la prostration de l'Église et du siècle. Racine, entraîné vers eux par son estime, retenu à la cour par le prestige du roi et par les caresses de Mme de Maintenon, flottait dans une pénible ambiguïté entre les exigences de sa conscience janséniste et les complaisances de situations qu'il devait au roi.
Il était tout occupé alors, avec Boileau, d'exercer sa plume au style historique, pour élever au règne le monument qu'on attendait de lui. Il y réussit mal; la poésie lui avait gâté la main pour la prose: trop préoccupé de la forme du rhythme et de l'harmonie des périodes, il manquait de nerf et de pensée pour consolider sa phrase historique. Dans ses fragments d'histoire comme dans ses lettres, on ne retrouve, selon moi, rien du génie de l'auteur de Phèdre et d'Athalie; quand il n'y avait plus ni passion, ni pompe, ni harmonie de théâtre sous sa plume, tout s'évaporait, et tout se glaçait sur sa page. Entre Euripide et Tacite, il n'y avait qu'un abîme de médiocrité élégante; on en peut dire autant de Boileau.
Pendant que ces deux poëtes réunissaient leurs forces pour écrire, à la gloire du roi, ces pages couvertes d'or, Saint-Simon, seul, gravait dans l'ombre l'histoire. L'histoire et la poésie sont deux talents bien rarement réunis. Tacite, parmi les historiens, aurait pu être poëte; Dante, parmi les poëtes, aurait pu être historien; cela ne fut donné ni à Boileau ni à Racine. Ils ne furent qu'historiographes, c'est-à-dire les annotateurs d'un règne, prenant des notes pour la postérité. Mais la postérité ne les lit pas.
XIV
Racine ne se montra pas, dans ses essais de discours, plus égal à la haute éloquence qu'à la grande histoire. Le discours qu'il prononça à l'époque de sa réception à l'Académie française ne fut qu'une harangue vulgaire et mal balbutiée. Celui qu'il prononça après la mort de Corneille, son rival, ne fut pas digne de ce deuil, mené par l'émule d'Euripide devant la tombe de l'émule de Sophocle. Quelle plus magnifique occasion d'éloquence, cependant, que l'apothéose de Corneille dans la bouche de l'auteur d'Athalie! Mais le souffle de l'éloquence, qui vient du caractère et du cœur, ne soulevait pas aussi énergiquement cette poitrine que le souffle poétique qui vient de l'imagination. D'ailleurs, excepté l'éloquence de la chaire qui éblouissait alors les temples dans la parole et dans la personne de Bossuet, l'éloquence civique et littéraire n'était pas née alors en France; elle ne devait naître qu'avec la liberté.
Le roi alors se faisait lire ces morceaux d'histoire de son règne à Versailles, dans la chambre de Mme de Montespan, sa favorite en titre, bien que son cœur appartînt déjà à Mme de Maintenon. Ce fut à une de ces lectures que Racine et Boileau s'aperçurent, pour la première fois, du déclin de l'une et de l'ascendant de l'autre. Racine le fils, sur le récit de son père, raconte ainsi cette révolution de palais, qui devait donner tant de gloire et tant d'amertume ensuite à son père:
«Ces lectures se faisaient chez Mme de Montespan. Tous deux avaient leur entrée chez elle aux heures que le roi y venait jouer, et Mme de Maintenon était ordinairement présente à la lecture. Elle avait, au rapport de Boileau, plus de goût pour mon père que pour lui, et Mme de Montespan avait, au contraire, plus de goût pour Boileau que pour mon père; mais ils faisaient toujours ensemble leur cour, sans aucune jalousie entre eux. Lorsque le roi arrivait chez Mme de Montespan, ils lui lisaient quelque chose de son histoire; ensuite le jeu commençait, et lorsqu'il échappait à Mme de Montespan, pendant le jeu, des paroles un peu aigres, ils remarquèrent, quoique fort peu clairvoyants, que le roi, sans lui répondre, regardait en souriant Mme de Maintenon, qui était assise vis-à-vis de lui sur un tabouret, et qui, enfin, disparut tout à coup de ces assemblées. Ils la rencontrèrent dans la galerie, et lui demandèrent pourquoi elle ne venait plus écouter leur lecture. Elle leur répondit fort froidement:—Je ne suis plus admise à ces mystères.—Comme ils lui trouvaient beaucoup d'esprit, ils en furent mortifiés et étonnés. Leur étonnement fut bien plus grand lorsque le roi, obligé de garder le lit, les fit appeler, avec ordre d'apporter ce qu'ils avaient écrit de nouveau sur son histoire, et qu'ils virent, en entrant, Mme de Maintenon assise dans un fauteuil près du chevet du roi, s'entretenant familièrement avec Sa Majesté. Ils allaient commencer leur lecture, lorsque Mme de Montespan, qui n'était point attendue, entra, et après quelques compliments au roi, en fit de si longs à Mme de Maintenon, que, pour les interrompre, le roi lui dit de s'asseoir, «n'étant pas juste, ajouta-t-il, qu'on lise sans vous un ouvrage que vous avez vous-même commandé.» Son premier mouvement fut de prendre une bougie pour éclairer le lecteur; elle fit ensuite réflexion qu'il était plus convenable de s'asseoir, et de faire tous ses efforts pour paraître attentive à la lecture. Depuis ce jour le crédit de Mme de Maintenon alla en augmentant d'une manière si visible, que les deux historiens lui firent leur cour, autant qu'ils la savaient faire.
«Mon père, dont elle goûtait la conversation, était beaucoup mieux reçu que son ami qu'il menait toujours avec lui. Ils s'entretenaient un jour avec elle de la poésie; et Boileau, déclamant contre le goût de la poésie burlesque, qui avait régné autrefois, dit dans sa colère: «Heureusement ce misérable goût est passé, et on ne lit plus Scarron, même dans les provinces.» Son ami chercha promptement un autre sujet de conversation, et lui dit, quand il fut seul avec lui: «Pourquoi parlez-vous devant elle de Scarron? Ignorez-vous l'intérêt qu'elle y prend?—Hélas! non, reprit-il; mais c'est toujours la première chose que j'oublie quand je la vois!»
«Malgré la remontrance de son ami, il eut encore la même distraction au lever du roi. On y parlait de la mort du comédien Poisson:—«C'est une perte, dit le roi, il était bon comédien...—Oui, reprit Boileau, pour faire un D. Japhet: il ne brillait que dans ces misérables pièces de Scarron.» Mon père lui fit signe de se taire, et lui dit en particulier: «Je ne puis donc paraître avec vous à la cour, si vous êtes toujours si imprudent.—J'en suis honteux, lui répondit Boileau; mais quel est l'homme à qui il n'échappe une sottise?»
Racine n'avait pas, comme on le voit, la rudesse étourdie ou la franchise désintéressée de Boileau. Il lui fallait la faveur ou la mort. Une suprême occasion de consolider cette faveur et de river sa fortune dans le cœur même de la nouvelle favorite ne tarda pas à se présenter. Il fait ainsi lui-même, dans un de ses conseils à son fils, l'éloge de son aptitude au rôle de courtisan. On y sent l'homme achevé du monde plus que le poëte; il voulait dégoûter son fils des vers: