«Ne croyez pas que ce soient mes vers qui m'attirent toutes ces caresses. Corneille fait des vers cent fois plus beaux que les miens, et cependant personne ne le regarde. On ne l'aime que dans la bouche de ses acteurs; au lieu que, sans fatiguer les gens du monde du récit de mes ouvrages, dont je ne leur parle jamais, je me contente de leur tenir des propos amusants et de les entretenir de choses qui leur plaisent. Mon talent avec eux n'est pas de leur faire sentir que j'ai de l'esprit, mais de leur apprendre qu'ils en ont. Ainsi, quand vous voyez M. le Duc passer souvent des heures entières avec moi, vous seriez étonné, si vous étiez présent, de voir que souvent il en sort sans que j'aie dit quatre paroles: mais peu à peu je le mets en humeur de causer, et il sort de chez moi encore plus satisfait de lui que de moi.»
Mme de Maintenon avait triomphé de sa rivale; Mme de Montespan était reléguée loin de la cour, dans un de ces splendides oublis qui sont le supplice des favorites-mères. La religion avait triomphé avec Mme de Maintenon. Un mariage secret mit en repos la conscience agitée du roi. Ce mariage suffisait à Louis XIV pour calmer ses scrupules, mais il ne suffisait pas à la pieuse ambition de la nouvelle favorite pour élever son rang au niveau du miracle de ses rêves; elle aspirait à conquérir dans l'esprit de la cour, du clergé, de la noblesse française, des titres de considération et de reconnaissance capables de justifier son élévation jusqu'au trône.
Dans cette vue, elle faisait régner par elle l'Église et l'aristocratie à Versailles; pour flatter ces deux esprits de corps, elle avait fondé à Saint-Cyr, dans le voisinage de ce palais, une maison royale d'éducation gratuite pour les filles de la haute noblesse militaire et déshéritées de la fortune. Saint-Cyr était un splendide noviciat de futures mères de familles nobles qui devaient perpétuer, par les exemples et les enseignements domestiques, le zèle envers la religion de l'État, le dévouement au roi, et la reconnaissance envers la nouvelle Esther de ce nouvel Assuérus. La cour était à cette époque très-lettrée; et la plupart de ces jeunes personnes étant destinées, par leur naissance ou par leur mariage, à vivre à la cour, les lettres saintes et profanes, les arts d'agrément et principalement la déclamation théâtrale des plus beaux vers de la langue, entraient dans ce plan d'éducation.
Mais il entrait de plus dans les vues personnelles de Mme de Maintenon d'attacher le roi à cet établissement royal par l'innocent plaisir que lui procureraient les exercices presque publics de ces jeunes et belles novices. Louis XIV, sevré par la piété que Mme de Maintenon nourrissait en lui, des amours et des fêtes mondaines de sa jeunesse, était très-susceptible d'ennui, comme les âmes vides. Il fallait compenser pour lui les pompes et les plaisirs de ses belles années par les pompes saintes et par des plaisirs sacrés qui lui fissent retrouver dans la religion quelque chose des sensualités profanes retranchées de sa vie.
Mme de Maintenon imagina donc de transporter le théâtre à Saint-Cyr, de faire de ses belles élèves des actrices naïves de ces représentations théâtrales, et d'illustrer ces représentations de Saint-Cyr par la présence de la cour et par le génie emprunté aux plus grands poëtes de son siècle. La représentation d'Andromaque de Racine, donnée sur le théâtre de Saint-Cyr, ne tarda pas à démontrer le contraste fâcheux et presque corrupteur entre l'innocence de ces jeunes actrices et les rôles d'amour et de passion qui juraient avec leur pureté et avec leur âge. On y renonça par respect pour leur pudeur; mais Mme de Maintenon, qui ne renonçait pas à son plan d'amuser le roi, supplia Racine de composer exprès pour Saint-Cyr quelques-uns de ces chefs-d'œuvre irréprochables où la sévérité de son génie n'éclaterait que dans l'expression de passions pures et de sentiments pieux adaptés à l'âge, au lieu et à la sainteté de ces jeunes âmes.
Il ne fallait rien moins que ce désir du roi et de Mme de Maintenon pour faire rompre au grand poëte un silence qu'il gardait depuis dix ans par scrupule de conscience, et pour rallumer en lui cette flamme du génie qui n'était point morte, mais qui dormait sous les cendres de sa pénitence. L'occasion était unique, Racine pouvait enfin consacrer à la religion un talent qu'elle lui avait commandé d'étouffer avant l'âge, et sanctifier sa gloire en ne se glorifiant que pour Dieu. Aussi il n'hésita pas; son inspiration, si longtemps réprimée, lui révéla des chefs-d'œuvre: tout se réunissait pour l'élever cette fois au-dessus de lui-même. La nature, qui se révoltait souvent en lui contre cette abstention de la scène; son talent, qui avait mûri et qui ne demandait qu'à porter des fruits plus consommés dans la maturité de ses années; la passion de complaire au roi, qui était sa dernière et sa plus grande faiblesse; le désir de mériter la faveur de Mme de Maintenon, dont il estimait l'esprit et dont il vénérait la piété; sa fortune à consolider à la cour par des triomphes poétiques qui retentiraient plus loin que Saint-Cyr; enfin la satisfaction de conscience qu'il éprouvait à mettre son génie dans sa foi, sa foi dans son génie, et à faire son salut pour le ciel en faisant sa grandeur pour ce monde: tous ces motifs combinés tendaient son âme jusqu'à l'exaltation et concentraient toutes ses facultés déjà si puissantes en un de ces efforts suprêmes qui produisent les miracles de la volonté et du génie.
Ce furent là les inspirations de Racine; le monde seul ne lui en aurait pas donné de pareilles. Aussi ce n'était plus une œuvre mondaine, c'était une œuvre divine qu'il roulait dans sa pensée.
XV
Il n'hésita pas davantage sur la source dans laquelle il allait puiser ses sujets de tragédie. La religion à illustrer était son but; c'est dans la religion qu'il devait chercher son texte. Il ferma l'histoire profane, Sophocle, Euripide, Sénèque, tout ce monde fabuleux, olympien, païen, dans lequel il avait jusque-là paganisé son génie; il ouvrit les livres sacrés pleins d'un autre ciel, d'une autre histoire, d'un autre style; il ne souffla pas, pour les rallumer, sur les charbons éteints du trépied et du lyrisme grecs, mais il prit hardiment les charbons vivants dans le foyer du tabernacle juif et chrétien pour en réchauffer son âme; il s'inspira de ce qu'il croyait et non de ce qu'il imaginait ou de ce qu'il imitait.
De ce moment il devint un autre homme. Imitateur jusque-là tant qu'il avait été païen, du jour où il fut biblique et chrétien, il fut original. C'est qu'un peuple ne prend jamais son originalité que dans sa foi.