L'originalité littéraire de l'Europe moderne, c'est la Bible et le christianisme. Le hasard découvrit ce mystère à Racine; il avait été jusque-là Sophocle, Euripide, Sénèque; mais de ce jour-là il fut Racine. Ce sont ses imitations qui l'avaient fait homme de style; c'est sa foi qui le fit homme de génie.
Jusqu'à Esther et Athalie, nous concevons qu'on accuse ce grand poëte de n'avoir été qu'un sublime plagiaire de l'antiquité; mais après Esther et Athalie, nous ne concevons pas qu'on lui conteste la personnalité poétique la plus neuve et la plus caractérisée: c'est le christianisme fait poésie, c'est l'œil qui voit, c'est le zèle qui parle, c'est la foi qui chante, c'est l'écho des deux temples qui résonne dans l'âme du poëte convaincu, et qui de son âme se répercute dans ses vers.
La langue n'est pas moins transformée que l'idée; de molle et de langoureuse qu'elle était dans Andromaque, dans Bajazet ou dans Phèdre, elle devient nerveuse comme le dogme, majestueuse comme la prophétie, laconique comme la loi, simple comme l'enfance, tendre comme la componction, embaumée comme l'encens des tabernacles; ce ne sont plus des vers qu'on entend, c'est la musique des anges; ce n'est plus de la poésie qu'on respire, c'est de la sainteté.
Voilà l'immense originalité de Racine à dater d'Esther et d'Athalie; le génie n'est plus un génie, cet art n'est plus un art: c'est une religion.
XVI
Dès qu'il eut pris la résolution d'obéir au vœu du roi et de Mme de Maintenon, il s'enferma dans sa retraite, il parcourut la Bible. Elle est pleine de meurtres et de catastrophes tragiques; mais ces grands sujets de larmes ou de terreur, tels que Saül, par exemple, l'Oreste biblique, ne concordaient pas assez avec la naïveté du sexe de ses actrices: il y avait là des mystères de haute politique et des éclats de voix tragiques qui ne pouvaient pas avoir pour interprètes et pour organes des jeunes filles de seize ans.
D'ailleurs, il faut l'avouer, et cet aveu n'est pas cette fois à la gloire du poëte chrétien, Racine voulait que son sujet même, tout biblique qu'il était, fût une adulation indirecte, mais comprise, à la nouvelle favorite et au roi. Cette adulation à Mme de Maintenon, trop clairement désignée sous la figure et sous le triomphe d'Esther, était même une offense et une ingratitude envers la favorite répudiée, Mme de Montespan, l'altière Vasthi. Elle avait goûté, aimé, protégé la fortune du poëte, il n'était pas beau à lui de célébrer, dans sa chute, le triomphe de sa rivale.
On voudrait effacer d'une vie si sainte ces impiétés du cœur qui dégradent l'âme en relevant le talent. Mais Racine était malheureusement aussi courtisan qu'il était religieux, et la religion même, intéressée à la disgrâce de Mme de Montespan, entraînait tout dans le parti de Mme de Maintenon. Racine trouvait donc son excuse dans sa piété, excuse sainte, mais mauvaise excuse, qui lave la foi, mais qui n'innocente pas le cœur. On rougit de voir la religion et le génie oublier ainsi jusqu'à la pudeur de la reconnaissance, et triompher avec ce qui s'élève, en secouant la poussière de leurs souliers sur ce qui tombe. Malheur à l'historien qui amnistierait de telles faiblesses de caractère: le génie ne fait qu'illustrer l'ingratitude, il ne l'absout pas.
XVII
Avant de choisir le sujet d'Esther, Racine, qui était resté toujours plein de déférence pour Boileau, alla le consulter sur son projet de chercher des tragédies dans la Bible. Boileau, à qui la moindre originalité faisait peur, ne comprenait de route vers la gloire que sur les traces des poëtes olympiens. Il détourna de toutes ses forces son ami de cette idée: l'auteur des Satires n'avait pas assez d'âme pour avoir beaucoup de religion.