«Tout ce qu'on peut comprendre, c'est que le poëme, exclusivement toscan, du Dante était une espèce de satire vengeresse du poëte et de l'homme d'État contre les partis auxquels il avait voué sa haine. Cette idée était mesquine et indigne du poëte. Le génie n'est pas un jouet mis au service de nos petites colères; c'est un don de Dieu qu'on profane en le ravalant à ces petitesses. La lyre, pour nous servir de l'expression antique, n'est pas une tenaille pour torturer nos adversaires, elle n'est pas une claie pour traîner des cadavres aux gémonies; il faut laisser cela à faire au licteur, ce n'est pas œuvre de poëte. Le Dante eut ce tort; il crut que les siècles, infatués par la beauté de ses vers, prendraient parti contre on ne sait quels ennemis qui battaient alors le pavé de Florence. Ces amitiés ou ces inimitiés d'hommes obscurs sont parfaitement indifférentes à la postérité; elle aime mieux un beau vers, une belle image, un beau sentiment, que toute cette chronique rimée de la place du Vieux-Palais à Florence.
«Mais le style dans lequel le Dante a écrit cette gazette de l'autre monde est impérissable. Réduisons donc ce poëme bizarre à sa vraie valeur, le style. Nous savons bien que nous choquons, en parlant ainsi, toute une école littéraire récente (en France comme en Italie); cette école s'acharne sur le poëme du Dante sans parvenir à le comprendre, comme les mangeurs d'opium, en Orient, s'acharnent à regarder le firmament pour y découvrir Dieu. Mais nous avons vécu de longues années en Italie dans la société de ces érudits commentateurs et explicateurs du Dante, qui se succèdent de génération en génération comme les ombres des hiéroglyphes sur les obélisques de Thèbes. La persévérance même de ces commentateurs est la meilleure preuve de l'impuissance du commentaire à élucider le texte. Un secret une fois trouvé ne se cherche plus avec tant d'acharnement. De jeunes Français s'évertuent maintenant à poursuivre ce sens caché qui a lassé les Toscans eux-mêmes. Que le dieu du chaos leur soit propice!
«Quant à nous, comme Voltaire, nous n'avons trouvé, dans le Dante, qu'un grand inventeur de style, un grand créateur de langue égaré dans une conception ténébreuse, un immense fragment de poëte dans un petit nombre de morceaux gravés plutôt qu'écrits avec le ciseau de ce Michel-Ange de la poésie, quelquefois une grossière trivialité qui se dégrade jusqu'au cynisme du mot (le papier français n'en souffrirait pas ici la reproduction et la preuve), une quintessence de théologie scolastique qui s'élève jusqu'à la vaporisation de l'idée; enfin, pour dire notre sentiment d'un seul mot, un grand homme et un mauvais poëme!»
XVII
On voit que la prétendue injure n'est pas mortelle, et que si j'ai été accusé, peut-être avec quelque fondement, par les Italiens, d'avoir méconnu la beauté architecturale du poëme, je suis bien loin d'avoir méconnu la grandeur colossale et michel-angélesque de l'homme.
Je poursuivais, dans cette note du Siècle, la même pensée; je citais en entier l'épisode de Francesca, et voici comment j'en parlais: «Quoi de plus incendiaire que ces deux amants seuls avec ce livre complice qui interprète malheureusement leur silence, que cet égarement qui les perd, et enfin que ce supplice changé en félicité amère par le souvenir de leur séparation sur la terre et par le sentiment de leur indivisibilité dans le châtiment? Si Dante avait beaucoup de pages comme celle-là, il surpasserait son maître Virgile et son compatriote Pétrarque. Peu de pages de poésie égalent en mélancolique beauté et en perfection ces quelques vers. Le tableau est étroit, la peinture est sobre de couleurs; l'impression est éternelle! C'est que l'émotion et la beauté y sont complètes et pour ainsi dire infinies. Et je dis pourquoi. C'est que la jeunesse, la beauté, la naïve innocence des deux personnages, qui ne se défient ni d'eux-mêmes, ni des autres; leurs fronts penchés sur le même livre, qui, semblable à un miroir terni par leur haleine, leur retrace et leur révèle tout à coup leur propre image, et les précipite dans le même délire et dans le même enfer par la fatale répercussion du livre contre le cœur et du cœur lui-même contre un autre cœur, sont là des coups de pinceaux achevés. C'est que le récit est simple, court, candide comme la confession de deux enfants. Je voudrais avoir,» disais-je, «je voudrais avoir pour plume le pinceau du grand peintre de sentiment Scheffer, pour traduire ici le trop court épisode de Françoise de Rimini, qui fait pleurer et rêver, dans le poëme et dans le tableau de Scheffer, les imaginations amoureuses..... Il y a là une divine intelligence du cœur de la femme qui prouve que le Dante avait aimé. Il sait le secret des cœurs tendres, qu'il ne faut pas dire trop haut, même aux enfers: c'est que l'amour défie tout, excepté la séparation, le seul enfer de ceux qui aiment.
«Écoutons le poëte. Il décrit d'abord en vers qui frissonnent de froid l'ouragan glacé par lequel sont éternellement fouettés et roulés dans un océan de brume et de frimas les ombres de ceux dont les flammes de l'amour coupable consumèrent ici-bas les sens et les âmes.»
Quand j'ai reproduit cette scène pathétique, que je ne reproduis pas ici en ce moment parce que je vous la reproduirai plus loin dans cet entretien, je m'écrie:
«Sapho dans sa strophe de feu n'a rien de comparable. La nature du supplice lui-même, le vent glacial qui emporte dans un tourbillon de frimas les deux coupables, mais qui les emporte ensemble, échangeant l'amère et éternelle confidence de leur repentir, buvant leurs larmes, mais y retrouvant au fond quelque arrière-goutte de leur félicité perdue, quoi de plus dans un tel récit épique? L'émotion n'est-elle pas produite ici par le Dante en quelques vers plus complétement que par tout un poëme? Aussi c'est pour cela que le poëme survit; le poëme de la théologie est mort, celui de l'amour est immortel.»
Et, après avoir reproduit un second épisode que je vous analyserai tout à l'heure, je m'écrie en finissant: