«Si l'immense poëte n'est pas là, où sera-t-il? Ni Homère, ni Virgile, ni Shakspeare n'ont en si peu de notes de pareils accents. N'eût-il que ces deux scènes, Dante mériterait d'être nommé à côté d'eux!» (Siècle, numéro du 20 décembre 1856.)
XVIII
Voilà, je le répète, les prétendus sacriléges dont je suis coupable envers le grand Toscan! Voilà pour quels crimes imaginaires contre l'inviolabilité de leur poëte vingt journaux littéraires ou politiques de l'Italie, dont les rédacteurs n'ont certainement pas lu ma note dans son texte, me traînent sur la claie, aux égouts de l'Arno, me lapident de diatribes où la calomnie assaisonne l'injure, et m'ensevelissent tout vivant et tout brûlant de l'amour de l'Italie sous des monceaux de papier patriotique noirci de leur colère. Cette colère va jusqu'à la tragédie dans un de ces journaux qui m'a envoyé récemment à son tour son invective circulaire. «Pourquoi ma plume,» s'écrie le rédacteur en finissant, «n'est-elle pas une épée, et pourquoi ne peut-elle te percer le cœur du même fer dont notre compatriote, le colonel Pepe, te perça autrefois le bras?»
Voltaire parlait des aménités littéraires de son temps; qu'aurait-il dit de celle-là? Et quel fondement à tant de fureur nationale? On vient de le voir: j'ai appelé le Dante un grand homme, un Michel-Ange de la poésie, un rival d'Homère, de Virgile, de Shakspeare, quelquefois supérieur à eux par fragments épiques; mais j'ai eu l'audace de dire que son poëme était obscur, que les expressions se perdaient quelquefois dans les nuages de la théologie mystique, et descendaient souvent jusqu'au scandale de l'image et jusqu'au cynisme du mot!
Je n'ai pas de rancune contre ces patriotes de l'hémistiche et de la rime, qui se sont crus outragés parce qu'ils ne m'avaient pas lu, et qui m'ont excommunié sur parole. Le patriotisme est honorable partout; le génie italique est aussi une patrie dont ils défendent à coups de plume les magnifiques frontières. Seulement je les engage à viser plus juste, et à ne pas tirer sur leurs meilleurs amis en croyant tirer sur leurs ennemis. Que ne placent ils leur patriotisme de collége sur les Alpes et sur l'Apennin au lieu de le placer sur des rimes du Dante?
Reprenons le sujet.
XIX
Mais, avant de feuilleter avec vous page à page, ces trois poëmes en un, l'Enfer, le Purgatoire, le Paradis, poëmes pleins de tant de splendeur de style et de tant de ténèbres d'idées, disons un mot des différentes interprétations que les traducteurs ou commentateurs français ont données du sens métaphysique de la Divine Comédie.
Il n'y a pas très-longtemps que le poëme du Dante a commencé à retentir an delà des Alpes. Boileau n'en parle pas dans son Art poétique, ou, s'il en parle, dans le passage où il réprouve le merveilleux chrétien en poésie, c'est avec dédain. Voltaire en parle dans quelques lettres à des savants italiens, mais il ne l'avait évidemment pas lu tout entier (chose difficile), et on a vu plus haut qu'il en parle comme d'une monstruosité poétique.
Les premières traductions qu'on en donna en France, à la fin du dernier siècle, ne sont que des paraphrases enluminées ou affadies; il est impossible d'y trouver trace de l'original: ce sont des dentelles sur le corps d'Hercule. La première traduction sérieuse et les premiers commentaires compétents sont la traduction et les notes explicatives du chevalier Artaud. M. Artaud était un diplomate et un savant français, résidant tantôt à Florence, tantôt à Rome. Je l'ai beaucoup connu dans ma jeunesse; j'ai été son disciple en diplomatie italienne et en intelligence des poëtes de cette terre de toute poésie. C'est lui qui m'a fait épeler le Dante, c'est à lui que je dois le droit de le comprendre et d'en parler aujourd'hui. J'aime à lui rendre ce tribut de reconnaissance sur sa tombe; il y est descendu tard; il s'y repose d'une vie honorable et laborieuse dans un champ des morts de Paris. Il était digne de dormir avec les illustres Toscans sur sa couche de gloire dans le champ des morts (Campo Santo) de Pise, ou dans l'église de Santa Croce à Florence, ou bien à Ravenne, à l'ombre du sépulcre du Dante! Les Italiens devraient revendiquer sa dépouille comme ils devraient revendiquer un jour la mienne, si l'homme doit dormir en effet dans la terre qu'il a le plus aimée.