XX
La destinée de M. Artaud était bizarre. Entré dans la diplomatie française sous les derniers ministères de Louis XVI, il y était resté sous la Convention, sous le Directoire, sous le Consulat, sous l'Empire, jusqu'au jour où il n'y eut plus d'autre diplomate à Rome que le général Miollis, homme de même moelle et de mêmes os antiques que M. Artaud. Il avait passé alors à Florence de longues années dans la société d'Alfieri et de la comtesse d'Albany. Puis il était revenu à Rome avec l'Église; il avait été l'ami de Pie VI, le plus doux des papes, et du cardinal Gonsalvi, le plus séduisant des ministres. Il y avait été à lui seul la tradition de la diplomatie française en permanence depuis le cardinal de Bernis jusqu'au duc de Montmorency-Laval, en passant par le général Duphot et par M. de Canclaux. Il était à Rome et à Florence inamovible comme la tradition, à peu près semblable à ces premiers drogmans que les puissances européennes entretiennent dans les cours d'Asie auprès de leurs ambassadeurs pour leur enseigner la langue du pays et la politique de ces cours. Un tel homme est indispensable à Rome, où il y a une politique permanente et traditionnelle à côté de souverains électifs et transitoires.
M. Artaud remplissait merveilleusement ce rôle près de la cour romaine. Lié avec tous les membres distingués de cette aristocratie élective qu'on appelle le Sacré Collége, il les avait vu arriver à Rome, y remplir successivement les divers degrés des fonctions de l'Église et de l'administration au Vatican, puis s'élever de dignités en dignités jusqu'à ces épiscopats, à ces cardinalats, à ces principautés, à cette papauté qui les rendaient arbitres de la politique sacrée ou profane du monde catholique. Les rapports qu'il avait eus avec eux dans leur jeunesse, dans leurs revers, dans leurs légations, le rendaient éminemment propre à traiter avec eux presque familièrement les grandes affaires.
Ses liaisons avec le monde savant et lettré de Rome n'étaient pas moins intimes. Nulle part il n'existe en Europe une caste savante et lettrée comparable à ces abbés romains, vivant pour ainsi dire dans les catacombes des bibliothèques, et s'enivrant depuis l'enfance jusqu'à la mort de la poussière des livres.
M. Artaud avait contracté auprès d'eux cette même passion des antiquités et des curiosités bibliographiques de l'Italie. Le matin, c'était un diplomate habile et consommé, traitant avec une autorité polie les intérêts de la France à Rome; le soir, c'était un érudit presque monastique, élucidant avec des religieux et des bibliothécaires le texte d'un vers du Dante ou le sens d'une allusion obscure de ce poëte aux hommes et aux événements de son temps. C'est pendant quarante ans d'une pareille vie que la traduction et les notes de M. Artaud furent, pour ainsi dire, filtrées goutte d'encre à goutte d'encre. Il avait transfusé son sang dans l'ombre du poëte toscan. La figure même de M. Artaud avait pris quelque chose de la physionomie anguleuse, plombée, ascétique, que les peintres donnent au visage du Dante, allongé et amaigri sous son laurier.
XXI
À mon premier voyage à Rome j'avais des lettres de recommandation pour ce savant diplomate. Il m'accueillit avec cette bonté un peu supérieure d'un homme fait envers un adolescent. Ma passion précoce pour l'Italie poétique l'intéressa à moi; il m'ouvrit le sanctuaire du Dante; il m'apprit à épeler vers à vers ce grand poëme ou cette grande énigme dont il était le sphinx depuis tant d'années. Il m'initia en même temps, par une immense variété d'anecdotes dont il était le recueil vivant, à la diplomatie consommée de la vieille cour de Rome et à l'histoire de cette capitale ecclésiastique depuis la révolution française jusqu'à la captivité de Pie VI à Savone.
Je goûtais beaucoup ces entretiens avec un homme supérieur en âge, en érudition et en politique. Je n'ai jamais perdu le souvenir de ces heures agréables passées dans son cabinet de traducteur ou dans sa chancellerie de diplomate. Ce souvenir m'a peut-être rendu partial pour sa traduction et pour ses commentaires; mais j'avoue que jusqu'ici je n'ai pu lire avec une complète sécurité de sens le poëme du Dante que dans l'édition en deux langues de M. Artaud, et en contrôlant à chaque instant le texte par le commentaire. M. Artaud n'était pas poëte, j'en conviens; mais il était savant. Dante était assez poëte pour deux; ce qu'il lui fallait, c'était un interprète. Il n'en pouvait pas avoir un, selon moi, plus pénétrant, plus consciencieux et plus fidèle que le secrétaire d'ambassade de France à Rome et à Florence. Depuis ce temps ce livre ne m'a pas quitté.
XXII
Il y a une autre traduction en français et en prose, qu'on dit excellente et que je n'ai lue que par fragments; c'est celle d'un homme de lettres italien. M. Fiorentino s'est naturalisé Français par la pureté de son style dans notre langue. C'est un légitime préjugé en faveur du sens de cette traduction que d'avoir été écrite par un compatriote du Dante. Le sens de la Divine Comédie coule, pour ainsi dire, dans les veines des Italiens. Barbarus hic ego sum, devons-nous dire à M. Fiorentino, nous autres Barbares. Il vient de me lancer à ce titre une indulgente épigramme dans un article de journal; nous l'avons acceptée en toute humilité. Un traducteur qui venge son poëte est respectable dans sa piété filiale. Le droit des traducteurs est de confondre tellement leur personne avec la personne de leur modèle que les critiques adressées à l'un blessent l'autre, et que, si on évoque le Dante, M. Fiorentino a le droit de répondre: «Me voilà!»