«C'est vers le milieu de cette période, à l'heure du chant du cygne de la philosophie antique mourante, que la philosophie du moyen âge devait avoir son poëte. La poésie est, en effet, comme un corps glorieux sous lequel la pensée demeure incorruptible et éternelle. Immortalité et popularité, ce sont les deux dons divins dont les poëtes ont été faits les dispensateurs. La philosophie grecque avait eu son Homère en la personne de Platon.» (Ne pourrait-on pas dire que la philosophie spiritualiste avait commencé à Platon?) «La philosophie scolastique, celle du moyen âge, menacée d'une décadence plus rapide, éprouvait le besoin d'être consolée par un grand poëte. Le poëte qui allait venir avait donc sa place marquée dans le temps.»
«Être conçu dans l'exil et y mourir,» ajoute Ozanam, «remplir de hautes magistratures et subir les dernières infortunes, ce destin a été celui de beaucoup d'autres; mais d'autres circonstances avaient ménagé à Dante une autre vie que la vie publique, une vie de cœur dont il faut, pour le comprendre, pénétrer les mystères. En effet, selon les lois qui régissent le monde spirituel, pour qu'une âme s'élève, elle a besoin de l'attraction d'une autre âme. Cette attraction, c'est l'amour. Dante ne devait pas échapper à la loi commune. À neuf ans, à un âge dont l'innocence ne laisse rien soupçonner d'impur, il rencontra dans une fête de famille Béatrice, jeune enfant, pleine de noblesse et de grâce. Cette vue fit naître en lui une affection qui n'a pas de nom sur la terre et qu'il conserva plus tendre et plus chaste encore durant la périlleuse saison de l'adolescence. C'étaient des rêves où Béatrice se montrait à lui radieuse. Mais surtout quand Béatrice quitta la terre dans tout l'éclat de la jeunesse, il la suivit par la pensée dans ce monde invisible dont elle était devenue l'habitante, et il se plut à la parer de toutes les fleurs de l'immortalité. Il l'entoura des chœurs des anges, il la fit asseoir sur les degrés les plus hauts du trône de Dieu. Ainsi cette beauté se transforma pour lui en un type idéal qui remplissait son imagination et qui devait la faire se dilater et s'épancher au dehors. Il voulut dire ce qui se passait en lui; il voulut, selon sa propre expression, noter les chants intérieurs de l'amour, et Dante fut poëte.»
«Mais comme il faut toujours,» poursuit Ozanam, «que la nature humaine se trahisse par quelque côté, les belles qualités de ce poëte se déshonorèrent quelquefois par leurs excès. Au milieu des luttes civiles, la haine de l'iniquité devint une colère aveugle qui ne sut jamais pardonner. Alors il allait par les rues de Florence, jetant des pierres aux femmes et aux enfants qui calomniaient son parti politique. Alors il s'écriait, dans une discussion philosophique: «Ce n'est point par des arguments, c'est par le couteau qu'il faut répondre à ces stupidités!» Alors aussi, quoique protégé par le souvenir de Béatrice, sa sensibilité elle-même résistait mal aux séductions d'autres beautés. Ses poésies lyriques, qui ont précédé la composition de son poëme, ont gardé les traces de ses affections profanes et passagères, qu'il essaya en vain de voiler à demi sous des allusions symboliques.»
«La poésie épique,» dit plus loin le jeune commentateur, «apparaît, à son origine, revêtue d'un caractère sacerdotal, se mêlant à la prière et à l'enseignement religieux; c'est pourquoi, dans les temps même de décadence, le merveilleux demeure un des préceptes de l'art poétique. Aussi, dès le paganisme, les grandes compositions orientales, comme le Mahabarata; les cycles grecs, comme ceux d'Hercule, de Thésée, d'Orphée, d'Ulysse, de Psyché; les épopées latines de Virgile, de Lucain, de Stace, de Silius Italicus; et enfin ces ouvrages qu'on peut nommer des poëmes philosophiques, la République de Platon et celle de Cicéron, eurent leurs voyages aux cieux, leurs descentes aux enfers, leurs nécromancies, leurs morts ressuscités ou apparus pour raconter les mystères de la vie future. Le christianisme dut favoriser encore davantage l'intervention des choses surnaturelles dans la littérature qui se forma sous ses auspices. Les victimes qui remplissent l'Ancien et le Nouveau Testament inspirèrent les premières légendes; les martyrs furent visités dans leurs prisons par des visions prophétiques; les anachorètes de la Thébaïde et les moines du mont Athos avaient des récits qui trouvèrent des échos dans les monastères d'Irlande et dans les cellules du mont Cassin. Rien n'était plus célèbre, au dix-huitième siècle, que les songes de sainte Perpétue et de saint Cyprien, le pèlerinage de saint Macaire Romain au paradis terrestre, le ravissement du jeune Albéric, le purgatoire de saint Patrick et les courses miraculeuses de saint Brendan.—Ainsi de nombreux exemples et toutes les habitudes littéraires contemporaines nous montrent les régions éternelles comme la patrie de l'âme, comme le lien naturel de la pensée. Dante le comprit, et, franchissant les limites de l'espace et du temps pour entrer dans le triple royaume dont la mort ouvre les portes, il plaça de prime abord la scène de son poëme dans l'infini.
«Là il se trouvait au rendez-vous des générations, jouissant du même horizon qui sera celui du jugement universel, et qui embrassera toutes les familles du genre humain. Il assistait à la solution définitive de l'énigme des révolutions. Il jugeait les peuples et les chefs des peuples; il était à la place de celui qui un jour cessera d'être patient, puisant à son gré au trésor des récompenses et des peines. Il avait l'occasion de dérouler, avec la magnificence de l'épopée, ses théories politiques, et d'exercer, avec cette verge de la satire que les prophètes n'ont pas dédaigné de manier, ses impitoyables vengeances. Là, comme un voyageur attendu à l'arrivée, il rencontrait Béatrice, qui l'avait précédé de quelques jours; il la voyait telle qu'il se l'était faite dans ses plus beaux rêves; il la possédait dans son triomphe. Ce triomphe céleste avait peut-être été l'idée primitive et génératrice de la Divine Comédie, conçue comme une élégie où viendraient se réfléchir les mélancolies et les consolations d'un pieux amour.»
XXVII
M. Ozanam cite ici l'interprétation philosophique et symbolique de la Divine Comédie par le fils du Dante lui-même, si peu de temps après la mort de son père, et à un moment où la tragédie paternelle devait retentir encore dans l'oreille du fils. Voici cette interprétation filiale; tout donne lieu de croire qu'elle est la vérité sur cette étrange composition.
«L'œuvre entière se divise en trois parties, dont la première se nomme Enfer, la seconde Purgatoire, la troisième et dernière Paradis. J'en expliquerai d'avance et d'une façon générale le caractère allégorique en disant que le dessein principal de l'auteur est démontrer, sous des couleurs figuratives, les trois manières d'être de la race humaine. «Dans la première partie il considère le vice, qu'il appelle Enfer, pour faire comprendre que le vice est opposé à la vertu comme son contraire, de même que le lieu déterminé pour le châtiment se nomme Enfer à cause de sa profondeur, opposée à la hauteur du ciel. La deuxième partie a pour sujet le passage du vice à la vertu, qu'il nomme Purgatoire, pour montrer la transmutation de l'âme qui se purge de ses fautes dans le temps, car le temps est le milieu dans lequel toute transmutation s'opère. La troisième et dernière partie est celle où il envisage les hommes parfaits; et il l'appelle Paradis, pour exprimer la hauteur de leurs vertus et la grandeur de leur félicité, deux conditions hors desquelles on ne saurait reconnaître le souverain bien. C'est ainsi que l'auteur procède dans les trois parties du poëme, marchant toujours, à travers les figures dont il s'environne, vers la fin qu'il s'est proposée.»
XXVIII
D'après cet indice fourni par le fils du Dante sur les intentions philosophiques et poétiques de son père, M. Ozanam, comme la plupart des commentateurs italiens, voit dans la fable du Dante une philosophie tout entière; il appelle cette doctrine la philosophie catholique du moyen âge. On l'appellerait plus justement, selon nous, la philosophie spiritualiste de tous les âges, incorporée dans quelques dogmes et dans quelques formes de l'imagination christianisée du temps.