Le christianisme alors, en Italie, à Florence surtout, se dégageait mal de la philosophie platonique, avec laquelle il sembla un moment prêt à se confondre sous les Médicis. Le mélange, souvent grotesque, des personnages de la Fable et de la Bible, de Virgile et des prophètes, des Muses et de Béatrice, du Ciel et de l'Élysée, dans le poëme, est une contre-épreuve de ce qui se passait à cet égard dans l'imagination du peuple et du poëte. Dante était, pour ainsi dire, un païen à peine converti, traînant encore dans l'Église les théories de son vieux culte et les lambeaux de son premier costume.
Ici M. Ozanam, dans un long et savant volume, suit pas à pas le Dante dans sa théologie, dans son astronomie, dans sa science scolastique, et montre partout la concordance allégorique de la foi du Dante, de la science du temps et de l'invention surnaturelle du poëte. Ceci devient sous la main d'Ozanam un vaste traité de scolastique moderne dans lequel nous ne le suivrons pas. Il nous suffit d'avoir donné au lecteur, qui voudra lire les trois poëmes tout entiers, la clef de ces interprétations retrouvées et présentées par un judicieux et savant esprit.
Ce commentaire rend, en passant, à chacun ce qui lui appartient dans le trésor philosophique et poétique du Dante. Il rapporte avec justice l'idée générale du poëme à cet incomparable fragment de la philosophie, de la raison et de l'éloquence antique dans Cicéron, intitulé le Songe de Scipion. Ce fragment, que nous avons reproduit nous-même dans la vie de Cicéron, est, selon nous, la plus belle profession de foi rationnelle qui ait été écrite par une main d'homme au-dessus des fictions et des crédulités d'imagination de l'antiquité.
«Parmi les réminiscences qui ont inspiré la Divine Comédie, celles de Cicéron me frappent d'abord. Lorsque Dante parcourt les cercles du paradis, écoutant le bruit harmonieux des astres et cherchant des yeux au fond de l'espace la terre imperceptible; lorsqu'il apprend de son bisaïeul, Caccia-Guida, sa mission périlleuse et son exil, on reconnaît le récit du Songe de Scipion. Au moment de commencer sa carrière de gloire, le héros est ravi en songe en un lieu élevé du ciel, où son aïeul l'Africain, lui découvrant les honneurs, les périls et les devoirs qui l'attendent, le prépare à cette destinée par le spectacle de l'économie divine qui soutient l'univers, police les sociétés et dispose souverainement des hommes. Du haut du temple céleste, au milieu des âmes justes qui vont et viennent par la voie lactée, Scipion écoute les sept notes de cette musique éternelle que forment les astres; il contemple les espaces où ils roulent, et, quand enfin il aperçoit la terre si petite, et sur la terre le point obscur qui est l'empire romain, il a honte d'une puissance qui trouve si tôt ses limites, il aspire à une félicité que rien ne circonscrive. Son aïeul lui en découvre le secret, et dans ce cadre admirable Cicéron rassemblait ses plus fortes doctrines sur Dieu, la nature, l'humanité. Il en avait fait le dernier livre de son traité de Republica, cherchant ainsi, dans l'éternité, la sanction des lois destinées à contenir les peuples dans le temps.
«C'est la gloire du Dante,» dit Ozanam en finissant, «d'avoir imprimé sa marque, la marque de l'unité, sur un sujet immense dont les éléments mobiles roulaient depuis bientôt six mille ans dans la pensée des hommes.
«Le génie ne peut rien de plus. Il n'a pas mission, quoi qu'on ait dit, de créer, d'introduire des idées dans le monde; il y trouve tout ce qu'il faut de lumière pour les yeux; mais il les trouve flottantes, nuageuses, en tourbillon et en désordre. La hardiesse est d'arrêter chez soi, au passage, ces pensées fugitives; de percer leur nuage, de saisir au vif les beautés qu'elles recèlent; de les fixer, enfin, en les enchaînant, en y mettant l'ordre, en les forçant de se produire par les œuvres. Je crois voir l'originalité souveraine dans cette force d'un grand esprit qui soumet ses idées, les fait obéir, et en obtient tout ce qu'elles peuvent, en sorte que le dernier secret du génie comme de la vertu serait encore de se rendre maître de soi. Si l'homme, d'après les philosophes, est un abrégé de l'univers, il ne se montre jamais si puissant que lorsqu'il maîtrise cet univers intérieur, ce tumulte orageux de sentiments et de pensées qu'il porte en lui. Dieu s'est réservé le pouvoir de créer; mais il a communiqué aux grands hommes ce second trait de sa toute-puissance, de mettre l'unité dans le nombre et l'harmonie dans la confusion.»
XXIX
Je ne peux quitter ce beau travail d'un esprit aussi philosophique que tolérant sans déplorer la mort précoce qui brisa la plume dans la main de ce jeune disciple du Dante. Ozanam fut enlevé au paradis de son poëte favori en laissant sur la terre la Béatrice de ses inspirations et de son amour. Un esprit tel que le sien eût été bien nécessaire à ce temps de contention pénible où la philosophie, redevenue religieuse, et où l'orthodoxie, redevenue platonicienne, si elles ne peuvent pas se confondre, cherchent néanmoins à s'avancer dans une concorde divine sur la double voie que la raison et le cœur cherchent vers le même but: la science est le service de Dieu. Homme de paix et non de dispute, si Ozanam n'avait pas conquis les esprits à ses doctrines, que de cœurs n'aurait-il pas conquis à la paix! Or la dispute est-elle plus favorable que la paix aux progrès de la vérité dans les deux ordres d'esprits qui s'occupent des choses surnaturelles? C'est encore un vers du Dante qui répond:
... Esser conviene
Amor sementa in voi d'ogni virtute.
(Chant 17e du Purgatoire.)