«J'accomplis aujourd'hui ma quarantième année, plus que la moitié du chemin ordinaire de la vie. Je sais que j'ai une femme jeune et bien aimée, une charmante enfant, d'excellents frères, une seconde mère, beaucoup d'amis, une carrière honorable, des travaux conduits précisément au point où ils pouvaient servir de fondement à un ouvrage longtemps rêvé. Laquelle faut-il que je vous immole de mes affections mondaines? Si je vendais mes livres pour en donner le prix aux pauvres; si je consacrais le reste de ma vie à visiter les indigents; seriez-vous satisfait, Seigneur, et me laisseriez-vous la douceur de vieillir auprès de ma femme et d'élever mon enfant? Peut-être n'accepterez-vous point cet holocauste? C'est moi que vous voulez! Me voici, Seigneur, je viens!
«Je viens! Si vous m'appelez, je n'ai pas le droit de me plaindre. Vous avez donné quarante ans de vie à une créature qui est arrivée sur la terre maladive, frêle, destinée à mourir dix fois sans les tendresses d'un père et d'une mère qui l'avaient seuls sauvée. Mais peut-être, Seigneur, exaucerez-vous ma prière d'une autre manière? Vous me donnerez le courage de la résignation, vous me ferez trouver dans la maladie une source de mérites et de bénédictions, et ces bénédictions vous les ferez retomber sur ma femme, sur mon enfant.»
XXXI
Ozanam allait, à la fin de l'automne, s'embarquer pour la France. En quittant la maison qu'il avait habitée au bord de la mer, dans ces tièdes maremmes de Toscane où l'on respire une atmosphère d'Élysée antique, dit M. Lacordaire, son ami, dans un récit véritablement virgilien de sa mort, il ôta son chapeau pour saluer le soleil et le firmament. Sa femme, son enfant, ses frères étaient là. Il éleva ses mains au ciel et dit à haute voix: «Je vous remercie, mon Dieu, des souffrances et des afflictions que vous m'avez envoyées dans cette demeure que je quitte. Acceptez-les en rémission de mes faiblesses.» Puis, se tournant vers sa femme: «Je veux, ajouta-t-il, qu'avec moi tu bénisses Dieu de mes douleurs.» Et en l'embrassant: «Je le bénis aussi des consolations qu'il m'a données!» en révélant à cette Béatrice, par un regard et par un triste sourire, que ces bonheurs et ces consolations avaient été pour lui personnifiés en elle. Il expira en touchant le rivage de la France.
Voilà le traducteur qu'il fallait au poëte mystique de la philosophie des trois mondes. M. de Lamennais, écrivain plus consommé dans le maniement de la langue, avait dans l'esprit l'énergique âpreté du Dante, Ozanam en avait l'onction: le rocher est imposant, mais il n'est beau que quand il ruisselle pour désaltérer un peuple; sous la main d'Ozanam il aurait ruisselé des larmes épiques des abondances du cœur.
Quant aux commentaires sur le sens obscur de l'histoire de la philosophie du poëme, Ozanam n'aurait pas mieux réussi que M. de Lamennais à répandre une complète lumière sur ce chaos. Tous ces commentaires ne sont au fond que de la nuit délayée avec des ténèbres. C'est la poésie qu'il faut chercher dans ce livre; ce ne sont pas des opinions posthumes ou des allusions mortes.
Nous allons, le livre à la main, vous conduire, autre Virgile, dans ces trois mondes, pour y glaner çà et là des vers sublimes, et pour y recueillir, dans l'aridité des siècles en poudre, quelques-unes de ces gouttes de rosée qu'on trouve à la fin d'une longue nuit sur l'herbe des tombes.
Lamartine.