De ces hommes et de ces livres il y en a eu dans tous les siècles et dans tous les pays, depuis Salomon en Judée, Anacréon en Grèce, Horace à Rome, Hafiz en Perse, Saint-Évremond, Chaulieu, Voltaire en France, Byron et Moore en Angleterre, Heine, plus amer que suave en Allemagne, jusqu'à Alfred de Musset, fleur sans épine, abeille sans dard, dont nous remuons avec délicatesse la cendre toute tiède encore aujourd'hui! Ces hommes sont l'éternelle jeunesse de la littérature.
II
Nous avons dit tout à l'heure: «Vive la jeunesse, à condition qu'elle ne dure pas toute la vie!» Expliquons cette exclamation involontaire, mais qui a cependant un sens profond quand la réflexion l'analyse.
La jeunesse de tout est la grâce de l'être. Tout le monde l'aime, tout le monde lui pardonne, tout le monde lui sourit. Mais pourquoi l'aime-t-on? pourquoi lui sourit-on? C'est que la jeunesse est une grâce, c'est qu'elle est une espérance, disons plus, c'est qu'elle est une promesse. Si la jeunesse reste éternellement grâce, elle ne sera jamais force; si elle reste éternellement espérance, elle ne sera jamais réalité; si elle reste éternellement promesse, elle ne sera jamais fructification. Il faut que la nature même la plus féconde tienne enfin un jour ce qu'elle a promis.
Sans doute il est beau d'être jeune, de n'avoir que des songes gais du matin dans le cœur, des éblouissements de réveil dans les yeux, des éclats de rire ou des tendresses de sourire sur les lèvres; il est beau, comme le charmant génie du matin, dans le tableau de l'Aurore, de s'élancer sans toucher terre devant le char du jour, la torche de l'amour dans une main, des roses dans l'autre, dont on sème, pour ne pas voir les tombeaux, le sentier de la vie.
Mais s'il est beau de fleurir, il est plus beau de mûrir, il est plus beau de transformer sa mâle adolescence en forte virilité; il est plus beau de découvrir des horizons plus sévères, plus tristes, mais plus vrais, sans pâlir et sans se détourner en arrière à mesure qu'on avance dans la route; il est plus beau de voir, sans reculer et sans pleurer, les roses de l'aurore pâlir et sécher aux feux, et à la sueur du milieu du jour; il est plus beau d'avancer toujours courageusement en teignant du sang de ses pieds les rudes aspérités du chemin. S'il est beau d'être enfant, il est beau d'être homme, fils, époux, père penché gravement sur les devoirs pénibles de l'existence, artiste sérieux, citoyen utile, philosophe pensif, soldat de la patrie, martyr au besoin d'une raison développée par la réflexion et par le temps. Quand les anciens, nos maîtres en tout, parce qu'ils ont marché les premiers, voulurent exprimer dans une seule figure la suprême beauté physique de l'homme, ils ne sculptèrent pas un enfant, ils sculptèrent Apollon, le dieu de la beauté à trente ans; ils sculptèrent Hercule, le dieu de la force à quarante. Et quand ils voulurent exprimer dans une seule figure la suprême beauté intellectuelle et morale, ils sculptèrent la figure d'un vieillard, le vieil Homère, visage presque sépulcral sur lequel la cécité même, infirmité des sens, ajoute à la beauté intellectuelle, morale et recueillie en dedans du vieillard; car s'il est beau d'être jeune, s'il est beau d'être mûr, il est peut-être plus beau encore de vieillir avec les fruits amers, mais sains de la vie dans l'esprit, dans le cœur et dans la main.
Que de beauté, en effet, dans le vieillard digne de porter le poids et l'honneur des longues années qu'il a plu à la Providence d'accumuler sur ses épaules courbées?
Les sens usés au service d'une intelligence immortelle, qui tombent comme l'écorce vermoulue de l'arbre, pour laisser cette intelligence, dégagée de la matière, prendre plus librement les larges proportions de son immatérialité; les cheveux blancs, ce symbole d'hiver après tant d'étés traversés sans regret sous les cheveux bruns; les rides, sillons des années, pleines de mystères, de souvenirs, d'expérience, sentiers creusés sur le front par les innombrables impressions qui ont labouré le visage humain; le front élargi qui contient en science tout ce que les fronts plus jeunes contiennent en illusions; les tempes creusées par la tension forte de l'organe de la pensée sous les doigts du temps; les yeux caves, les paupières lourdes qui se referment sur un monde de souvenirs; les lèvres plissées par la longue habitude de dédaigner ce qui passionne le monde, ou de plaindre avec indulgence ce qui le trompe; le rire à jamais envolé avec les légèretés et les malignités de la vie qui l'excitent sur les bouches neuves; les sourires de mélancolie, de bonté ou de tendre pitié qui le remplacent; le fond de tristesse sereine, mais inconsolée, que les hommes qui ont perdu beaucoup de compagnons sur la longue route rapportent de tant de sépultures et de tant de deuils; la résignation, cette prière désintéressée qui ne porte au ciel ni espérance, ni désirs, ni vœux, mais qui glorifie dans la douleur une volonté supérieure à notre volonté subalterne, sang de la victime qui monte en fumée et qui plaît au ciel; la mort prochaine qui jette déjà la gravité et la sainteté de son ombre sur l'espérance immortelle, cette seconde espérance qui se lève déjà derrière les sommets ténébreux de la vie sur tant de jours éteints, comme une pleine lune sur la montagne au commencement d'une claire nuit; enfin, la seconde vie dont cette première existence accomplie est le gage et qu'on croit voir déjà transpercer à travers la pâleur morbide d'un visage qui n'est plus éclairé que par en haut: voilà la beauté de vieillir, voilà les beautés des trois âges de l'homme! On voit que ces beautés sont diverses, mais non inférieures les unes aux autres; on voit que le Créateur, qui n'a rien fait que de beau, quand on considère ses ouvrages de ce point de vue supérieur et général où la raison se place pour tout adorer et tout comprendre, a distribué par doses au moins égales leur beauté propre à toutes les années de l'existence humaine. Soyez donc heureux de votre jeunesse, mais n'en soyez pas si tiers, et ne vous obstinez pas à rester verts quand vous aurez dû devenir mûrs, ni à rester étourdis quand vous devez être sérieux. Le faux rire est la plus lugubre des tristesses.
III
Que résulte-t-il littérairement de ce coup d'œil sur la jeunesse, sur la maturité, sur la vieillesse de l'homme? Il en résulte qu'il y a et qu'il doit y avoir eu toujours des écrivains correspondants à ces trois phases de la vie humaine. La littérature légère dont nous nous occupons en ce moment, à propos d'Alfred de Musset, appartient particulièrement à la jeunesse: rire, sourire, badiner, aimer, délirer, chanter, folâtrer avec les primeurs de la vie qui ne vivent qu'un jour, sont choses jeunes de leur nature. Il y a une strophe d'un poëte persan adressée aux sources de Chiraz qui m'a frappé dès mon enfance, en la lisant dans une traduction anglaise. Je ne me rappelle pas littéralement les paroles, mais voici le sens: