«Charmant ruisseau dont le gazouillement m'assoupit pendant la chaleur du jour et où je fais rafraîchir le vin de Chiraz, tu ne murmureras plus ainsi, quand l'hiver sera venu et qu'il aura congelé et solidifié tes ondes babillardes.—Oui, me répondait la petite onde fugitive, mais Allah m'étendra et me polira dans mon bassin en miroir de cristal, et j'y refléterai son soleil et les étoiles du ciel!»

Image aussi naïve et aussi philosophique, selon moi, qu'aucune image d'Horace pour assigner leur rôle différent au printemps et à l'hiver des poëtes!

IV

Mais indépendamment de cette littérature badine de la jeunesse et de cette littérature sérieuse de l'âge mûr ou de l'âge avancé, il y a une sorte de littérature mixte participant des deux autres et inventée par les Italiens, ces inventeurs de tout ce qui amuse ou charme en Europe. Ils appellent ce genre de littérature, le genre semi-sérieux, genre éminemment propre aussi au génie français qui aime à faire badiner même la raison, et qui ne flotte ni trop haut ni trop bas entre le ciel et la terre. Voici ce que nous écrivions l'année dernière sur ce genre si fin et si indéfinissable de littérature, à propos de l'aimable vieillard Xavier de Maistre, l'auteur du Voyage autour de ma chambre.

«Le caractère de Xavier de Maistre se lit dans son style, dès la première page de son livre. C'était un caractère semi-sérieux; c'est ainsi que les Italiens désignent cette espèce d'œuvre et cette espèce d'homme dont le divin Arioste est dans leur langue le type le plus original et le plus achevé, comme Sterne l'est pour l'Angleterre.

«L'écrivain semi-sérieux est un homme chez lequel la sensibilité douce et l'enjouement tendre sont, par le don d'une nature modérée, dans un si parfait équilibre, qu'en étant sensible, l'écrivain ne cesse jamais d'être enjoué, et qu'en étant enjoué il ne cesse jamais d'être sensible; en sorte qu'en le lisant ou en l'écoutant on passe à son gré, du sourire aux larmes, et des larmes au sourire sans jamais arriver ni jusqu'au sanglot qui déchire le cœur, ni jusqu'à l'éclat de rire, cette grossièreté de la joie. Phénomène rare et admirable d'une nature parfaitement pondérée qui semble toujours prête à glisser ou dans la mélancolie ou dans le cynisme, mais qui n'y glisse en réalité jamais, et qui, par la merveilleuse élasticité de son ressort, se relève toujours de la douleur ou de la plaisanterie dans la sérieuse sérénité d'une philosophie supérieure à ses propres impressions.»

V

La raison d'être de cette littérature est dans la nature même du cœur humain. Il y a, en effet, une littérature qui n'a pour objet que le beau, l'utile, le grand, le vrai, le saint. C'est la littérature de la raison, du sentiment, de l'émotion par l'art, de la vérité, de la vertu, la littérature de l'âme. Il y a une autre littérature qui a surtout pour objet l'agrément, le délassement, le plaisir, la littérature de l'esprit et, faut-il tout dire? la littérature des sens.

Ces deux littératures sont très-différentes l'une de l'autre, et cependant elles sont également fondées sur la nature de notre être.

Le plaisir est, en effet, aussi une des fonctions de l'homme; par une divine indulgence de la Providence, la vie de tous les êtres a été partagée en travail et en repos, en veille et en sommeil, en effort et en détente du corps et de l'esprit. C'est cette détente agréable du corps et de l'esprit qu'on appelle le plaisir. Dieu a traité ainsi paternellement l'homme en enfant à qui on accorde un délassement après le travail. Sans cette alternative de la peine et du plaisir dans notre existence, l'homme succomberait comme le trappiste à l'obsession et à la fixité d'une seule pensée, toujours en haut, jamais en bas; la démence ou la mort puniraient bientôt le contre-sens aux lois intermittentes de notre nature.