... Epicuri de grege porcum!

mais le pourceau des moines défroqués, se délectant dans sa bauge immonde et faisant rejaillir avec délices les éclaboussures de sa lie sur le visage, sur les mœurs et sur la langue de son siècle. Rabelais, selon nous, ne représente pas le plaisir, mais l'ordure; il enivre, mais en infectant. La jeune école littéraire du réalisme qui s'évertue aujourd'hui à le réhabiliter, ne parviendra qu'à se salir l'imagination sans parvenir à le laver. Toute l'eau de rose du Bosphore ou de Fontenay-aux-Roses ne suffirait pas à parfumer ce léviathan de la crapule. Rabelais a quelquefois une folle ivresse qui fait qu'on se récrie d'admiration sur la sordide fécondité de la langue, j'en conviens, mais c'est un ivrogne de verve.—Aux égouts le festin!

Deux écrivains du XVIIe siècle ont laissé à la France, en l'amusant, la délicatesse de ses plaisirs et de son goût. Ces deux écrivains sont: Hamilton, l'auteur des Mémoires du comte de Grammont, et Saint-Évremond, le premier importateur du véritable sel attique en France.

Saint-Évremond est le patriarche de cette tribu des voluptueux et des rieurs en prose et en vers. Il enfanta dans sa vieillesse Mme de Sévigné, puis Chaulieu, Lafare, l'abbé Courtin, l'école des gracieux débauchés du temple, puis le Voltaire des poésies légères, des facéties, de la correspondance, puis Beaumarchais, puis Alfred de Musset, le dernier des petits-fils de Saint-Évremond, non pas plus voluptueux, mais mille fois plus poëte que cet aïeul de ses vers.

Il y a un air de famille incontestable entre Hamilton, Saint-Évremond et Alfred de Musset; cœurs de même grâce, esprits de même séve, philosophes de même insouciance, si on peut appliquer à l'insouciance le nom de philosophie. C'est du moins la philosophie de l'agrément.

VIII

Nous venons de relire, pour les comparer aux œuvres d'Alfred de Musset, les Mémoires du comte de Grammont. Nous ne connaissons dans aucune langue une si charmante débauche d'esprit, de déraison et de style. Pourquoi? C'est que le comte de Grammont ne songeait pas le moins du monde, en écrivant ou en dictant son livre, à faire de l'esprit, de la folie ou du style; il ne songeait qu'à se raconter lui-même, et, comme la nature avait fait de lui, en le créant, le plus fin et le plus spirituel badinage vivant qui soit jamais sorti des sources de l'héroïque et facétieuse Garonne, en se racontant lui-même, il faisait un chef-d'œuvre de bonne plaisanterie. Son livre n'est pas un livre, c'est un homme, et cet homme n'est pas un homme, c'est un esprit follet.

On ne sait pas bien au juste dans quelle proportion exacte le comte de Grammont, son beau-frère l'anglais Hamilton, et Saint-Évremond, l'ami des deux et vivant à Londres avec eux, concourent à cet inimitable livre. Il y a vingt romans de mœurs, trente comédies et cinquante mariages de Figaro dans cet opuscule. À coup sûr, Voltaire le savait par cœur et Beaumarchais l'avait beaucoup lu. Le comte de Grammont fut l'original de ces esprits fins, légers, futiles, inconsistants, mais cependant justes, sensés, exquis, dont notre littérature de passe-temps a eu depuis cette époque tant de copies. Mais ces esprits-là ne se copient pas, ils jaillissent du caractère et de la verve de l'écrivain; il faut que le livre naisse avec l'homme.

IX

Saint-Évremond, l'ami du comte de Grammont et d'Hamilton, était un de ces hommes qui ne se font pas avec de la volonté, du travail et du talent, mais qui naissent tout faits des mains capricieuses de la nature. Son histoire ressemble elle-même à un caprice du hasard.