Élevé dans les lettres pour le parlement, emporté par l'ardeur du sang et de la jeunesse vers la guerre, il entra dans les camps et dans les cours à une de ces époques toujours fertiles en talents neufs, où les esprits secoués par de longues guerres civiles se détendent et se reposent dans le loisir de la paix. La société comme la terre, n'est jamais plus féconde que quand elle a été bien remuée par le soc des révolutions: elle produit alors des plantes inattendues. L'époque de la Fronde, où les partis, déjà à demi-désarmés se combattaient avec la plume autant qu'avec l'épée, fournit à l'esprit aiguisé plus que malin de Saint-Évremond l'occasion de railler spirituellement et gracieusement ses adversaires. Son bon sens l'avait rangé de bonne heure dans le parti du jeune roi Louis XIV, de la reine-mère et de l'habile ministre Mazarin. Il ne voyait, avec raison, dans les partis opposés que des queues de factions, d'intrigues et d'ambitions sans tête, propres à perpétuer les désastres de la France, mais nullement à y constituer la liberté pratique et morale. Mazarin, aussi spirituel que lui, se délectait jusque sur son lit de mort à entendre la lecture de ses facétieuses ripostes au parti des princes et du parlement. Le jeune roi l'aimait comme il aima plus tard Molière et Boileau. Mais un badinage épistolaire un peu trop hardi contre le cardinal, à propos de la paix des Pyrénées, fut envenimé aux yeux du roi par Colbert, infiniment moins spirituel et par conséquent infiniment moins tolérant que le cardinal italien; ce badinage fut travesti en crime d'État. Menacé de la Bastille après l'emprisonnement de Fouquet, son ami, Saint-Évremond se réfugia d'abord en Hollande; il y connut Spinosa dont la fréquentation ajouta une teinte de philosophie sceptique, mais non athée, à la voluptueuse licence de sa vie.
De là il passa en Angleterre. C'était le règne de l'esprit, de la débauche, de la beauté, sous le spirituel et voluptueux Charles II. Charles II était une sorte de Louis XV anglais, avec plus de gaieté, plus de liberté et plus d'élégance dans ses scandales de cour.
Saint-Évremond se lia d'une amitié passionnée, quoique mûre, avec la belle duchesse de Mazarin, nièce du cardinal, errante comme lui de cour en cour, et fixée enfin en Angleterre. Il se fit de cette Cléopâtre italienne, digne d'être adorée dans tous les pays, une divinité terrestre. Il attira autour d'elle, dans un centre de société cosmopolite, le comte de Grammont, l'abbé de Saint-Réal, historien superficiel, mais entraînant, précurseur de Voltaire dans l'art de donner de la couleur et du mouvement au récit, Hamilton, le Saint-Évremond anglais, Waller enfin, l'Anacréon de la Grande-Bretagne.
L'amitié solide, l'amour respectueux, la liberté d'esprit, la grâce de l'entretien, l'oisiveté d'habitude, le travail par amusement, la plaisanterie sans malice, la poésie sans prétention, la recherche du plaisir décent comme but d'une vie où rien n'est certain que la mort, le doute nonchalant sur les vérités morales, la philosophie des sens en un mot assaisonnée seulement des délicatesses du bon goût, prolongèrent jusqu'à quatre-vingt-dix ans les années toujours saines et l'esprit toujours productif du philosophe français.
La mort de la duchesse de Mazarin, son amie, attrista sans le briser le cœur de Saint-Évremond. Elle emportait en mourant tout son bonheur et toute sa fortune qu'il lui avait généreusement prêtée. Il refusa de rentrer en France, voulant mourir où il avait aimé.
La médiocrité de ses ressources n'altéra ni son désintéressement ni sa paix: «Je me contente de mon indolence, écrit-il à ses amis. J'avais encore cinq ou six ans à aimer le théâtre, la musique, la table; il faut vivre de privations et d'économies; je saurai me passer de ce que je ne puis avoir sans m'enchaîner, je suis un philosophe également éloigné de la superstition et de l'impiété, un voluptueux qui n'a pas moins d'aversion pour la débauche que de goût pour le plaisir. J'ai mis mon bonheur dans moi-même pour qu'il ne dépendît que de ma raison: jeune, j'ai évité la dissipation, persuadé qu'un peu de bien était nécessaire aux commodités d'une vie avancée; vieux, j'ai cessé d'être économe, pensant que la nécessité est peu à craindre quand on a peu de temps à en souffrir. Je me loue de la nature et ne me plains point de la fortune. J'aime le commerce des belles personnes autant que jamais, mais je les trouve aimables sans le dessein de m'en faire aimer. Je ne compte que sur mes propres sentiments, et ce que je cherche avec elles, c'est moins la tendresse de leur cœur que celle du mien.»
X
Quinze jours avant sa fin, il écrivit encore des vers pleins des souvenirs de son amoureuse jeunesse. Il la faisait revivre cette jeunesse entre la mort et lui pour se retenir encore à la vie par les perspectives en arrière du bonheur passé.
Saint-Évremond avait naturalisé la légèreté et la grâce françaises en Angleterre. Il lui avait appris à badiner et à sourire; la littérature anglaise lui doit quelque chose de cette qualité de style qu'on appelle en anglais humour; cette qualité du style ou de la conversation, qui n'a pas de nom en français, pourrait s'appeler l'étonnement. C'est quelque chose de neuf dans l'idée, de contrastant dans l'esprit, d'heureux dans l'expression, d'inespéré dans le mot, qui tient au caractère plus encore qu'au génie de l'écrivain. Ce don de l'esprit appartient plus généralement aux amateurs de littérature qu'aux auteurs de profession, parce qu'il est inséparable d'une certaine légèreté; les hommes du monde possèdent plus souvent cette légèreté que les hommes d'études, parce que la conversation rend la phrase légère et que la plume rend quelquefois la main lourde.
L'Angleterre reconnaissante du plaisir qu'elle avait eu de la conversation de Saint-Évremond, réclama sa cendre et l'ensevelit avec honneur parmi ses rois, ses orateurs, ses hommes illustres, dans l'abbaye de Westminster. Quoiqu'il eût vécu presque autant qu'un siècle, il n'y avait eu rien de sérieux dans sa longue vie, que son honneur et son amour pour la belle Hortense Mancini, duchesse de Mazarin.