XV
C'était un temps très-indécis que 1829 et 1830, une halte au milieu d'un siècle, semblable à un plateau de montagne à deux versants; on s'y arrête un moment pour délibérer si l'on doit monter encore ou redescendre. On y embrasse d'un coup d'œil mille horizons et mille sentiers sans savoir lequel il faut prendre. Alfred de Musset, bien qu'entraîné par une puissante impulsion de nature, dut éprouver un moment cette hésitation. Bien des places étaient prises en poésie à cette époque; l'instinct de son génie naissant, comme aussi l'instinct de son doux caractère, lui dirent qu'il ne fallait déplacer personne, mais qu'il fallait se faire à lui-même, à côté et au niveau de tout le monde, une place neuve qui n'eût pas encore été occupée, et qui, par cela même, n'excitât ni colère ni envie parmi ses rivaux.
Le badinage poétique était vacant, il prit le badinage comme autrefois Hamilton, Saint-Évremond, Chaulieu, Voltaire, l'avaient pris en commençant. Il se dit: je suis jeune, je suis nonchalant, je suis enjoué, je ne crois qu'à mon plaisir, je serai le poëte de la jeunesse. La jeunesse s'ennuie, elle m'accueillera comme son image.
Soit raisonnement, soit instinct, il y avait, en 1829 et en 1830, un véritable génie des circonstances dans ce parti pris.
De 1789 à 1800 il y avait eu une solution complète de continuité dans la littérature française. La littérature spirituelle et légère, celle qu'on peut appeler la littérature de paix, avait disparu pour faire place à la littérature de guerre. Il ne s'agissait plus de loisir et de plaisir, mais d'opinions et de combats dans les ouvrages d'esprit. Un interrègne tragique de révolution, d'échafaud, de patrie en danger, d'éloquence tribunitienne, avait occupé l'espace entre 1789 et 1800. Après cette époque et pendant le Consulat et l'Empire, il y avait eu une lourde et froide littérature de collége qui semblait vouloir faire de nouveau épeler à un peuple adulte l'alphabet classique de sa première enfance. À l'exception de Mme de Staël et de M. de Chateaubriand qui, malgré leur génie, avaient bien conservé dans leur style quelques oripeaux, clinquant de la déclamation et de la rhétorique natale, tout était imitation servile de l'antique dans les poëtes lauréats de la guerre, de la gloire, de la caserne, de l'académie et du palais.
De 1815 à 1830 la liberté de tribune, la liberté de penser et la liberté d'écrire avaient relevé la nation de ces champs de bataille où elle avait trébuché à son tour et où elle gisait toute mutilée dans sa gloire et dans son sang. La respiration des âmes, suspendue par les proscriptions de 1793, par la guerre et par le gouvernement militaire, avait été rendue à la France, on peut même dire à l'Europe: une nouvelle génération d'esprits élevés dans le silence et dans l'ombre était apparue sur toutes les scènes littéraires, à la fois monarchique avec M. de Chateaubriand, libérale avec Mme de Staël, théocratique avec M. de Bonald, féodale avec M. de Montlosier, sacerdotale avec M. de Maistre, classique avec Casimir Delavigne et Soumet, historique avec M. Thiers, épique avec M. Philippe de Ségur, attique avec Béranger, platonique avec M. Cousin, académique avec M. Villemain, pindarique sur les ailes neuves et dans les régions inexplorées avec Victor Hugo, élégiaque avec moi, oratoire avec Royer-Collard, de Serre, Foy, Lainé, Berryer naissant, et leurs émules de tribune, néo-grecque avec Vigny, romanesque avec Balzac, humoristique avec Charles Nodier, satirique avec Méry, Barthélemy, Barbier, intime avec Sainte-Beuve, guerroyante et universelle avec cette légion de journalistes survivants au jour, avant-postes des idées ou des passions libres de leurs partis qui, de Genoude à Carrel, de Lourdoueix à Marrast, de Girardin à Thiers, combattaient aux applaudissements de la foule entre les dix camps de l'opinion lettrée.
Si on met les noms propres, tous éclatants au moins de jeunesse, sur chacune de ces innombrables catégories d'esprits alors en séve ou en fleur, si on y ajoute, dans l'ordre des sciences exactes (où le génie consiste à se passer d'imagination,) La Place, qui sondait le firmament avec le calcul; Cuvier, qui sondait le noyau de la terre et qui lui demandait son âge par ses ossements; Arago, qui rédigeait en langue vulgaire les annales occultes de la science; Humboldt, qui décrivait déjà l'architecture cosmogonique de l'univers, et tant d'autres leurs rivaux, leurs égaux peut-être, qui négligèrent d'inscrire leurs noms sur leurs découvertes; si on rend à tout cela le souffle, la vie, le mouvement, le tourbillonnement de la grande mêlée religieuse, politique, philosophique, littéraire, classique, romantique de la restauration, on aura une faible idée de cette renaissance, de cet accès de seconde jeunesse, de cette énergie de séve et de fécondité de l'esprit français à cette date. Cette renaissance de 1815 à 1830 et au delà, ne sera peut-être pas regardée un jour comme trop inégale à la renaissance des lettres sous les Médicis et sous Louis XIV. J'en parlerais avec plus d'orgueil si moi-même je n'en avais pas été, quoique bien loin des autres, une faible partie:
Et quorum pars parva fui.
Et si on y ajoute enfin les grands esprits littéraires de l'Angleterre qui semblaient avoir fleuri de la même floraison sous les rayons de la paix européenne, esprits qui subissaient le contre-coup intellectuel de la France, et dont la France à son tour subissait l'influence; si on y ajoute les Canning, les Byron, les Walter Scott les Moore, les Wordsworth, les Coledridge, les poëtes des lacs, ces thébaïdes anglaises de la poésie de l'âme, on aura une idée approximative vraie de la situation de la littérature au moment où Alfred de Musset naissait aux vers.