Ses premiers vers publiés datent de 1828, ce sont les fantaisies intitulées: Don Paez, Madrid, Portia, Mardoche, les Marrons du feu, la Ballade à la lune, tout un volume enfin dont le plus grand mérite était de ne ressembler à rien dans la langue française.

Si ce jeune poëte n'eût pas été doué par la nature d'une originalité forte et inventive, il aurait certainement commencé comme tout le monde par l'imitation des modèles morts ou vivants qu'il avait à côté de lui. Sa nature le lui défendit, et peut-être aussi un calcul habile. Bernardin de Saint-Pierre, Mme de Staël, M. de Chateaubriand, André Chénier, Hugo, Vigny, Sainte-Beuve, moi-même nous avions touché trop fort et trop longtemps la note grave, solennelle, religieuse, mélancolique, quelquefois larmoyante, quelquefois trop éthérée, du cœur humain. Ainsi le voulait le temps qui sortait, le front couvert de cendres, des décombres d'une société; ainsi le voulaient nos propres cœurs, que nos mères avaient allaités de tristesse ou que l'amour malheureux avait enivrés de son dernier charme, la mélancolie des regrets.

Mais la même note, touchée par tant de mains pendant dix années, avait fatigué la France. La France a l'oreille nerveuse et délicate, prompte à saisir, prompte à délaisser même ce qui l'a charmée un moment. Il ne lui faut pas longtemps le même diapason. Elle était lasse de rêver, de prier, de pleurer, de chanter, elle voulait se détendre. Alfred de Musset, soit qu'il éprouvât lui-même cette fastidiosité du sublime et du sérieux, soit qu'il comprît que la France demandait une autre musique de l'âme ou des sens à ses jeunes poëtes, ne songea pas un seul instant à nous imiter. Il toucha du premier coup sur son instrument des cordes de jeunesse, de sensibilité d'esprit, d'ironie de cœur, qui se moquaient hardiment de nous et du monde. Ces vers faisaient, dans le concert poétique de 1828, le même effet que l'oiseau moqueur fait à la complainte du rossignol dans les forêts vierges d'Amérique, ou que les castagnettes font à l'orgue dans une cathédrale vibrante des soupirs pieux d'une multitude agenouillée devant des autels.

Ce fut d'abord un grand scandale, puis ce fut un grand éclat de rire; puis, quand on se rendit compte du talent prodigieux de cette parodie du sublime, ce fut, dans la jeunesse surtout, un grand engouement. Tout le monde demanda du Musset comme tout le monde avait demandé autrefois du Saint-Évremond. Puis enfin ce fut une grande estime pour l'artiste, même parmi les hommes sérieux, quand ils eurent le sang-froid et l'impartialité nécessaires pour reconnaître l'admirable doigté de cet instrumentiste, de ce guitariste si l'on veut, sur les touches neuves et capricieuses de son fragile instrument.

XVII

Soyons justes dans nos indulgences cependant: il n'est pas exact de dire que tout fut neuf dans l'âme de l'artiste, dans la musique et dans l'instrument. Hélas! malheureusement non: tout n'était pas original dans cette poésie charmante et bouffonne du nouveau poëte. Il ne nous imitait pas, cela est vrai, mais la nature humaine, dans la première jeunesse, est tellement imitatrice qu'à son insu Alfred de Musset en imitait d'autres que nous. Si nous avions fondé l'école des larmes, deux écrivains d'un immense génie, mais d'une dépravation de cœur aussi prodigieuse que leur génie, avaient fondé l'école du rire. Mais de quel rire? du faux rire! Car rire du sérieux, rire du triste, rire des sentiments les plus délicats et les plus saints du cœur de l'homme, rire de soi-même, rire du bien, rire du beau, rire de l'amour, rire de la femme, rire de Dieu, ce n'est plus rire: c'est grimacer le blasphème, c'est grincer des dents en proférant le sacrilége, c'est profaner la poésie, c'est se griser à l'autel dans le calice de l'enthousiasme et des larmes.

Ces deux hommes étaient alors lord Byron en Angleterre, Henri Heine en Allemagne, et ensuite à Paris.

Lord Byron, après avoir écrit les plus pathétiques et les plus orientales poésies qui aient jamais attendri ou enchanté l'Occident, écrivait maintenant son poëme burlesque de Don Juan, apostasie quelquefois ravissante, quelquefois grossière et plate de son âme et de son génie. Don Juan, précisément parce que c'était un scandale, avait un succès immense et très-disproportionné à son mérite. On passait sur des chants interminables de divagations, d'obscénités et de platitudes, pour s'extasier avec raison sur des chants inouïs de passion naïve, de jeunesse, d'innocence et de félicité, tels que les amours de Don Juan et d'Haïdé, cette Chloé et ce Daphnis de l'Archipel. Tout le monde se croyait capable d'écrire des Haïdé, parce qu'on se sentait très-capable de rimer en français les prosaïques obscénités et les grossières plaisanteries de cette longue et mauvaise rapsodie du poëte anglais.

Le sujet de Don Juan a été et sera mille fois encore l'éternelle tentation des imaginations poétiques. Don Juan est Espagnol d'origine, puis Allemand de conception, puis Anglais d'exécution; il sera certainement Français tôt ou tard d'imitation, quand le poëte sera né assez enthousiaste pour s'élever au sublime, assez corrompu pour se moquer de son enthousiasme, assez souple pour se précipiter de l'empirée dans l'égout sans se casser les reins dans ce tour de force. Dieu préserve le plus longtemps possible la littérature française de ce casse-cou! Voltaire l'a essayé dans un poëme plus ordurier que plaisant; où Voltaire a échoué qui osera se flatter de réussir?

XVIII