Le type véritablement original de Don Juan est né le jour où la chevalerie est morte en Europe. La chevalerie était la noble folie de la vertu; les don Juan sont la folie du vice. C'est Don Quichotte qui est le véritable père de Don Juan; le jour où l'on a commencé à railler l'héroïsme et l'amour, on a ouvert la carrière aux héros du scepticisme et du libertinage. Don Juan, fils de Don Quichotte, après avoir amusé sous différentes incarnations l'amoureuse Espagne, a fait son apparition dans la fantastique Allemagne sous le nom de Faust. Les vieux poëtes allemands s'en sont emparés et lui ont donné un degré de dépravation de plus. Ils ont ajouté l'impiété à la débauche dans ce caractère. Ils en ont fait un Lucifer déguisé en amant pour séduire et pour délaisser les jeunes filles éblouies à sa lueur infernale. Gœthe l'a rajeuni dans son Faust, tragédie épique et merveilleuse, où l'innocente coupable Marguerite attendrit Dieu lui-même après avoir attendri Satan.

Don Juan, dans lord Byron comme dans les poëtes espagnols, n'est plus Satan, mais c'est un jeune homme satanique, une personnification de la jeunesse corrompue dans sa fleur, corrompant tout autour d'elle, mais ayant conservé, dans sa corruption précoce et malfaisante, quelque chose de la grâce et du parfum de sou innocence. Don Juan, en un mot, c'est l'étourdi blasé de l'univers, c'est le mauvais sujet de l'espèce humaine, c'est le vice séduit et séduisant, éprouvant quelquefois la passion, la jouant plus souvent par caprice et la finissant toujours par un éclat de rire.

Voilà le modèle que Don Quichotte de Cervantès, le Faust de Gœthe et le Don Juan de Byron offraient à Alfred de Musset.

Henri Heine, pour qui on commençait à s'engouer en France, lui en offrait un bien plus dépravé.

Nous avons beaucoup lu Henri Heine dans ses vers et dans sa prose. Ce Voltaire de Hambourg, ce Camille Desmoulins de la mer Baltique, ce Figaro d'outre-Rhin, était le fils d'une honorable et opulente maison de banquiers d'Allemagne. Proscrit de son pays pour quelques peccadilles de satiriste, il était venu à Paris; il s'y était fait le Coriolan de plume de sa patrie.

Son prodigieux talent comme pamphlétaire, bien supérieur, selon nous, à son très-médiocre talent comme poëte, l'avait bien vite naturalisé Français. Nous lui rendons justice sous ce rapport: ni Aristophane, ni Arioste, ni Voltaire, ni Beaumarchais, ni Camille Desmoulins, ces dieux rieurs de la facétie, n'ont surpassé ce jeune Allemand dans cet art méchant d'assaisonner le sérieux de ridicule et de mêler une poésie véritable à la plus cynique raillerie des choses sacrées. Du reste, il ne fallait lui demander aucune raison d'aimer ou de haïr ce qu'il exaltait ou ce qu'il brisait avec la même verve d'esprit.

Heine n'avait pour raison que son caprice. Tour à tour libéral, monarchiste, allemand, français, radical, napoléoniste, orléaniste, républicain, communiste, blasphémant la société quand elle règne, sapant le trône quand il est debout, impréquant la république quand elle sort pour un jour de ses propres vœux, cynique d'impiété quand il s'amuse, dévot quand il souffre, ambigu quand il meurt, indéchiffrable partout, ce n'est pas un homme, c'est une plume, ou plutôt c'est une griffe, mais c'est la griffe d'un aigle de ténèbres, d'un singe de l'enfer amuseur des mauvais esprits: cette griffe égratigne jusqu'au sang tout ce qu'elle touche et elle brûle tout ce qu'elle a égratigné. En conscience nous ne croyons pas que la nature humaine ait jamais réuni dans un seul homme, tant de talent, tant de légèreté, tant de poésie, tant de grâce à tant d'innocente perversité. Nous disons innocente, car un enfant n'est jamais coupable, et sous les premiers cheveux blancs Henri Heine est mort enfant!

Tel était le second modèle que l'esprit tentateur offrait à l'adolescence inexpérimentée d'Alfred de Musset quand il entra dans le monde. Mais s'il fut malheureux dans ses premiers modèles, il fut également malheureux dans ses premières tendresses de cœur.

Un jeune écrivain aussi délicat de touche qu'il est accompli d'intelligence et qu'il est viril de caractère, M. Laurent Pichat, poëte et politique de la même main, fait aujourd'hui même dans la Revue de Paris, une allusion par réticence à cette infortune de cœur d'Alfred de Musset, hélas! et peut-être la plus irrémédiable de ses infortunes!—«Les biographes» écrit M. Laurent Pichat, «chercheront à rendre publique l'anecdote de cette douleur qui le fît pleurer comme un enfant: déjà même les indiscrétions personnelles en ont trop dit peut-être. Ne nous arrêtons pas à ces légendes du sentiment. Quand nous dévorions ses plaintes, et quand des voix vagues voulaient nous révéler cette mystérieuse histoire, nous nous refusions à entendre, et aujourd'hui même nous ne voulons rien savoir et rien répéter de ce qu'on a murmuré. Lisons les vers et respectons les secrets de l'âme.»

Nous ne déchirerons pas le voile, et cela avec d'autant plus de raison, que nous n'avons recueilli, comme M. Laurent Pichat, que les commérages à demi-mot de l'ignorance et de la malveillance contre deux natures de génie. Il paraît résulter de ces balbutiements de vagues sur les lagunes de Venise, que le premier amour de ce jeune homme ne fut pas heureux, et que né d'un caprice, il fut abrégé et puni par un abandon. De là ces gouttes de larmes amères qui tombèrent pendant toute la vie de Musset sur ces feuilles de rose de ses vers, et qui en sont peut-être les perles les plus précieuses, comme dans un tableau de fleurs de Saint-Jean les gouttes de rosée que transperce un rayon de soleil. Mais de là aussi une incrédulité impie à l'amour vertueux, une ironie habituelle contre l'amour fidèle, une moquerie de l'amour de l'âme, un culte à l'amour des yeux, et enfin un abandon sans résistance à l'amour capricieux et volage de l'instinct qui est à la fois la profanation et la vengeance de ce qu'il y a de plus divin dans le calice où l'homme boit ses délices et ses larmes.