Ce fut un grand malheur que cette rencontre au printemps de leur vie, entre deux grandes imaginations et entre deux belles jeunesses qui n'étaient pas nées pour se refléter l'une à l'autre des clartés, mais des ombres. Elles se ternirent ainsi au lieu de s'illuminer mutuellement. Il y eut éclipse dans leur ciel, elles en souffrirent, et tout le monde en souffrit avec elles.

Il y a deux éducations pour tout homme jeune qui entre bien doué des dons de Dieu dans la vie: l'éducation de sa mère et l'éducation de la première femme qu'il aime après sa mère. Heureux celui qui aime plus haut que lui à son premier soupir de tendresse! Malheureux celui qui n'aime pas à son niveau! L'un ne cessera pas de monter, l'autre ne cessera pas de descendre. La Destinée est femme.

Ce n'était pas un caprice de jeunesse qu'il fallait à Musset, c'était une religion du cœur, notre premier maître de philosophie, c'est un chaste amour. C'est Béatrice qui fît Dante, c'est Laure qui fît Pétrarque, c'est Léonore qui fît le Tasse, c'est Vittoria Colonna qui fit Michel-Ange, aussi poëte de cœur qu'il fut artiste du ciseau; dans la Grèce, c'est Sapho qui fît Alcée; les femmes olympiques de la Grèce ne firent que des Anacréons, les belles Délies de Rome ne firent que des Tibulles, les Éléonores de Paris ne firent que des Parnys. L'amour est un holocauste dans les cœurs purs, mais c'est à condition de ne brûler que des parfums.

XIX

Cependant Alfred de Musset paraît avoir rencontré plus tard (hélas, trop tard!) une de ces créatures au-dessus de tout pinceau, fût-ce celui de Raphaël pour la Fornarina; elle semblait digne d'exhausser le génie d'un jeune poëte jusqu'à la hauteur idéale et sereine où l'amour des Béatrice, des Laure et des Léonore avait transfiguré le Tasse, le Dante et Pétrarque.

Cette femme aurait suffi pour les transfigurer tous les trois. C'était la musique, ou plutôt c'était la poésie sous figure de femme. On l'appelait sur la terre la Malibran; on l'appelle sans doute au ciel la sainte Cécile du dix-neuvième siècle.

Quelques vers tristes, et pour ainsi dire rétrospectifs, d'Alfred de Musset, écrits sur le tombeau de cette incarnation de la mélodie quinze jours après sa mort, semblent révéler dans le poëte un regret qui recèle presque un amour. «Que reste-t-il de toi aujourd'hui, dit le poëte, de toi morte hier, de toi, pauvre Marie! Au fond d'une chapelle il nous reste une croix!»

Une croix et l'oubli, la nuit et le silence!
Écoutez! c'est le vent, c'est l'océan immense,
C'est un pêcheur qui chante au bord du grand chemin,
Et de tant de beauté, de gloire, d'espérance,
De tant d'accords si doux, d'un instrument divin,
Pas un faible soupir, pas un écho lointain!

N'était-ce pas hier, qu'à la fleur de ton âge,
Tu traversais l'Europe, une lyre à la main,
Dans la mer, en riant, te jetant à la nage,
Chantant la tarentelle au ciel napolitain,
Cœur d'ange et de lion, libre oiseau de passage,
Naïve enfant ce soir, sainte artiste demain?

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