Hélas! Marietta, tu nous restais encore;
Lorsque sur le sillon l'oiseau chante l'aurore,
Le laboureur s'arrête, et, le front en sueur,
Aspire dans l'air pur un souffle de bonheur:
Ainsi nous consolait ta voix fraîche et sonore,
Et tes chants dans les airs emportaient la douleur!
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Meurs donc: la mort est douce et ta tâche est remplie!
Ce que l'homme ici-bas appelle le génie,
C'est le besoin d'aimer, hors de là tout est vain.
Et puisque tôt ou tard l'amour humain s'oublie,
Il est d'une grande âme et d'un heureux destin
D'expirer comme toi pour un amour divin!
XX
Ces vers nous ramènent malgré nous à un amer souvenir.
Nous l'avons connue et admirée aussi, cette apparition transparente du génie dans la beauté. Nous avons entrevu dans tous les climats bien des femmes dont les traits éblouissaient les yeux, dont le timbre de l'âme dans la voix ébranlait le cœur, dont les regards répandaient plus de lueurs qu'il n'y en a dans l'aube et dans les étoiles d'un ciel d'Orient; mais nous n'avons jamais vu et nous craignons qu'on ne revoie jamais (car la nature s'égale mais ne se répète pas) une créature innomée comparable à cette bayadère du ciel ici-bas. Nous disons bayadère dans le sens pur et pieux du mot, une cariatide vivante des temples de la divinité dans les Indes, l'ivresse de l'oreille et des yeux dévoilée aux hommes pour enlever l'âme au ciel par les regards et par la voix!
Un mystère qu'elle nous a à demi révélé un jour à nous-même planait sur sa vie comme un nuage sur la source d'un fleuve. Ce nuage assombrissait sa beauté. Il répandait sur ses traits éclatants de jeunesse et d'inspiration une arrière-pensée de tristesse. Cette mélancolie s'éclairait, mais ne se dissipait jamais entièrement. Elle avait trop souffert pour que le sourire ne conservât pas une certaine langueur et une certaine amertume irréfléchie sur ses lèvres.
Cette beauté de madame Malibran existait par elle-même sans avoir besoin de formes, de contours, de couleurs pour se révéler. C'était la beauté métaphysique n'empruntant à la matière que juste assez de forme pour être perceptible aux yeux d'ici-bas. Son corps charmant ne la parait pas, il la voilait à peine. Cependant cette beauté, qui transperçait à travers ce frêle tissu comme la lueur à travers l'albâtre, fascinait tous les sens autant qu'elle divinisait l'âme. On se sentait en présence d'un être dont le feu sacré de l'art avait dévoré le tissu. Ce feu de l'enthousiasme était si ardent et si pur en elle, qu'à chaque instant on croyait voir cette enveloppe consumée tomber en une pincée de cendre et tenir dans une urne ou dans la main. On connaît les prodigieux engouements qu'elle excitait d'un bout de l'Europe à l'autre par son chant. Mais ce n'était ni son chant, ni son geste, ni son drame que j'admirais le plus en elle, c'était sa personne. Elle n'avait pas besoin de baguette pour ses enchantements, le charme était dans son âme. Ce charme ne tombait pas avec ses parures ou ses couronnes de théâtre, il s'endormait et se réveillait avec elle.
Un hasard nous rapprocha; elle me tendit la main comme à un frère. Toute son âme était dans ce geste. Je la vis assidûment pendant un court printemps, le dernier de ses beaux printemps; c'était tantôt dans des nuits musicales sous les arbres illuminés des jardins de Paris, où elle faisait taire et mourir de mélodie les rossignols; tantôt dans son salon familier de la rue de Provence, où les instruments de musique et les guitares de la veille jonchaient les meubles et les tapis. La conversation y prenait bien plus souvent le ton mélancolique de l'enthousiasme qui est le mal du pays des grandes âmes, que le ton de l'enjouement qui n'était chez elle que l'ivresse d'une soirée.
Elle me traitait en ami supérieur en âge à qui l'on se plaît à se confier, parce qu'on sent l'affection désintéressée dans le conseil. Il dépendit plusieurs fois de moi d'avoir une influence heureuse sur sa destinée. Cependant je ne la détournai pas assez du chemin de la mort. Elle partit. Elle épousa un homme supérieur dans l'art qu'elle aimait. Elle fut heureuse quelques jours, puis elle mourut dans le bonheur et dans le triomphe. Ses bienfaits incalculables l'avaient devancée dans le ciel et l'attendaient sur le seuil des miséricordes. Je venais de recevoir d'elle peu de jours avant sa mort une lettre badine de trente pages, qui dort encore quelque part parmi mes papiers. «Je voudrais, m'y disait-elle, avoir sous la main une feuille de papier longue et large comme le firmament pour la remplir de mon bavardage et de mes épanchements avec vous.» Jeunesse, beauté, bonté, génie, âme de prédilection parmi les âmes expressives, la petite croix dont parle Alfred de Musset couvrit tout.