Voilà la vision à la fois charmante et surnaturelle que le hasard aurait dû placer à temps sur la route du poëte dont nous parlons! voilà le Sursum corda qu'il fallait à ce jeune homme pour l'empêcher de regarder jamais ailleurs. Ils étaient jeunes, ils étaient libres, ils étaient beaux, ils étaient poëtes au moins autant l'un que l'autre, ils pouvaient s'attacher saintement dans la vie l'un à l'autre aussi indissolublement que la musique s'attache aux paroles dans une mélodie de Cimarosa!

Il ne devait pas en être ainsi, nous dit M. de Sainte-Beuve dans un tendre reproche à la destinée de cet ami mort. «La passion vint, ajoute-t-il; elle éclaira un instant ce génie si bien fait pour elle; mais elle le ravagea. On connaît trop bien cette histoire pour que ce soit une indiscrétion de la rappeler.»

M. de Sainte-Beuve a raison; du jour, en effet, où ce jeune poëte cessa de croire à la sainteté de l'amour et à la durée de l'enthousiasme, il fit plus que de tomber dans l'incrédulité, il tomba dans la dérision de l'amour, il devint un sceptique du sentiment, un athée de l'enthousiasme, un blasphémateur du feu sacré; de là au cynisme il n'y a qu'un pas; sa nature élégante et attique lui défendait de s'y livrer, mais il glissa trop souvent dans des libertinages de style qui ne se dégradent pas jusqu'à l'Arétin, mais qui rappellent Boccace, le Musset immortel d'Italie.

XXI

Trois conditions, selon nous, sont nécessaires pour former un grand poëte sérieux dans tous les siècles. Ces trois conditions sont: un amour, une foi, un caractère.

Nous venons de voir que la première de ces conditions, un saint amour, un amour de Béatrice ou de Laure, avait malheureusement manqué à M. de Musset.

Ses œuvres, à dater de ce jour, nous prouvent assez qu'une foi quelconque, soit religieuse, soit philosophique, soit même politique, lui manqua aussi; nous n'en voudrions d'autre preuve que ses vers. Ils badinent presque sans cesse avec les choses sérieuses, ils font de la poésie la flamme bleue d'un bol de punch, au lieu d'en faire la flamme inextinguible d'un autel. Musset fait plus que de badiner avec les grands sentiments, il les raille, soit que ces grands sentiments s'appellent amour, soit qu'ils s'appellent religion, soit qu'ils s'appellent patriotisme: lisez, sur les matières religieuses et politiques, sa profession ironique adressée à un ami.

«Vous me demandez si j'aime ma patrie?
Oui, j'aime fort aussi l'Espagne et la Turquie.

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«Vous me demandez si je suis catholique?
Oui, j'aime fort aussi les dieux....