Tu sortais de ces gymnases déjà toute corrompue par cette prétendue sagesse de la vie sans rêves. Il te fallait un poëte à l'image de ta politique; car enfin les poëtes sortent de terre comme en France sortent les soldats, quel que soit le parti qui frappe du pied cette terre féconde. Alfred de Musset naquit; il volait plus haut que toi, car il avait des ailes pour s'élancer, quand il était dégoûté, au-dessus de son siècle; il avait un génie pour mépriser même sa propre trivialité. Il badinait avec le vice, et ton vice à toi était sincère. Il t'a chanté ce que tu demandais qu'on te chantât, les seules choses que tu voulais entendre: la beauté de chair et de sang, le plaisir sans choix, le vin sans mesure,
Qu'importe le flacon, pourvu qu'il ait l'ivresse!
les sérénades espagnoles, les aventures risquées, les strophes titubantes, le dédain de Platon, les assouvissements d'Épicure, le mépris de la politique, le rire de la sainteté, le doute sur les immortels lendemains de cette courte vie! Tu l'as applaudi, et vous vous êtes pervertis l'un et l'autre. Il est remonté de cette perversion par le ressort vainement comprimé de son génie. Mais toi, Jeunesse, tu y es restée et tu t'y complais, et tu répètes ses vers, après tes orgies, pour te justifier à toi-même ta mollesse par un élégant exemple!
Aussi regarde: qu'es-tu devenue depuis que cette moralité du plaisir a été aspirée par toi dans ces vers ivres de verve, mais malsains de substance. Ton trône de 1830 est tombé, et tu n'as pas levé un bras seulement pour le défendre. La république a surgi sous tes pieds, et tu n'as pas fait un geste pour la modérer et pour l'asseoir sur ta propre souveraineté, comme si tu t'étais sentie indigne de ce règne de la raison et de l'énergie civiles que le hasard t'offrait pour te relever à tes propres yeux et aux yeux du monde. Souverain fatigué avant le travail, tu as abdiqué avec insouciance, comme un roi de la race des Sardanapale, une dignité qui t'aurait coûté une heure de ton sommeil ou une coupe de tes festins! Mille tribunes se sont élevées, et tu n'es montée à aucune pour défendre ou réfuter des opinions. Des opinions? Ton poëte t'avait bien recommandé de ne pas te compromettre à en avoir une.
Qui? moi? noir ou blanc? Ma foi non!
La dictature est venue et tu as regardé passer, les bras croisés, la fortune comme un spectacle! Que t'importe à toi ce qui passe dans la rue, pourvu que l'or roule, que le verre écume, que la courtisane chante, et que la baïonnette étincelle au soleil? car, il faut te rendre justice, la bravoure est la seule incorruptibilité de ta race!
En littérature tu n'as pas cessé de railler depuis dix ans toutes ces vieilleries de religiosités, de philosophie, de spiritualisme, d'éloquence, de lyrisme, de philanthropie, de politique, bulles de savon colorées, selon toi, tantôt des rayons de nos vaines imaginations, tantôt du sang de nos veines! Tu n'as pas cessé de reléguer dans le pays des songes creux et des chimères tous ces poëtes, tous ces publicistes, tous ces historiens, tous ces orateurs qui avaient le malheur de dater de plus haut que toi dans la vie, d'être nés à des époques où l'âme se rattachait à l'antiquité par l'étude des grands exemples, et où l'on croyait bêtement à autre chose qu'à Ninette ou Ninon! Tu te vautrais dans ton prosaïsme, tu te pâmais d'aise pour ton Rabelais, tu te châtrais le cœur avec ton Don Juan, tu te pervertissais l'esprit avec ton Heine! Tu ne reconnaissais pour philosophe que Stendal et pour maître que Musset, et tu te targuais d'avance tous les matins des œuvres inouïes que tu couvais sur ton oreiller inspirateur entre une nuit d'orgie et une aurore de paresse!
Moi-même, je l'avoue, étonné de tes forfanteries de cœur et d'esprit, j'attendais, avec une admiration toute prête à t'applaudir, ces chefs-d'œuvre de nouveauté, promis par tes présomptueux pressentiments.
Nous avons attendu dix ans, et qu'avons-nous vu sortir de ces écoles de Byron, de Heine, de Musset? Une foule d'imitateurs grimaçant des grâces, naturelles chez ces grands artistes, affectées chez vous! la platitude systématique ou innée se masquant pompeusement sous le nom prétentieux de réalisme! la poésie se dégradant au tour de force comme une danseuse de corde! les poëtes oubliant le sens pour ne s'occuper que des mètres ou des rimes de leurs compositions, et finissant par se glorifier eux-mêmes du nom de funambules de la poësie! un jeu, en un mot, au lieu d'un talent! un effort, au lieu d'une grâce! un caprice, au lieu d'une âme! une profanation, au lieu d'un culte! un sacrilége, au lieu d'une adoration du bien et du beau dans l'art? Y a-t-il là de quoi tant se vanter de sa jeunesse, et de quoi tant mépriser ses pères? Royer-Collard s'écriait que ce qui manquait à la jeunesse de son temps, c'était le respect des supériorités: ne pourrait-on pas vous dire à vous que ce qui vous manque aujourd'hui, c'est le respect de vous-mêmes?
Et nous qui vieillissons aujourd'hui, sommes-nous fondés à vieillir du moins avec espérance?