Et comment bien espérer encore de ce réveil de ton âme, ô Jeunesse dorée de Musset, Jeunesse à qui tes poëtes eux-mêmes, tes poëtes épicuriens, chantres jadis des nobles passions, baladins de paroles aujourd'hui, prêchent l'indifférence, le boudoir et la coupe pour toute vérité? Comment bien espérer de ton âme, quand la législation de ton enseignement national décrète elle-même la suppression facultative de l'étude des lettres humaines qui font l'homme moral, au profit exclusif de l'enseignement mathématique qui fait l'homme machine? Crois-tu fonder ainsi une civilisation pensante sur le chiffre qui ne pense pas? Ne sens-tu pas qu'un pareil système n'est propre qu'à dégrader d'autant la pensée dans le monde? Ne sais-tu pas ce que c'est que l'âme d'un peuple? L'âme d'un peuple n'est pas ce chiffre muet et mort à l'aide duquel il compte des quantités et mesure des étendues; un calcul n'est pas une idée: la toise et le compas en font autant! L'âme d'un peuple, c'est sa littérature sous toutes ses formes: religion, philosophie, langue, morale, législation, histoire, sentiment, poésie! Si tu laisses diminuer dans ton enseignement la part immense et principale qui doit appartenir à la pensée dans l'homme, c'est ton âme elle-même que tu diminues pour toi et pour les générations qui naîtront de toi; et quand on aura diminué ainsi l'âme de cette grande nation intellectuelle, c'est sa place dans le monde et dans les siècles que vous aurez faite plus petite avec votre propre compas! Ce n'est pas en chiffres morts, c'est en lettres vivantes et immortelles que le nom français a été écrit sur la face du globe!
Voilà pourtant à quoi tu applaudis, Jeunesse atteinte jusque dans ta moelle! Voilà de quoi tu te rends complice: tu désertes les lettres pour les chiffres, tu affectes, à l'exemple de tes corrupteurs en prose et en vers, le dédain du beau, l'estime exclusive de l'utile, l'insouciance des institutions qui font l'avenir, le mépris pour ces noms littéraires et politiques qui te restent encore comme des reproches vivants de ta mollesse, écrivains, orateurs, philosophes, poëtes, qui n'ont de vieux que leurs services, leur expérience et leurs gloires! Ces gloires t'offusquent, tu aimes mieux les insulter que les atteindre! Prends garde! cela porte malheur de déshonorer ses pères!
Il en fut exactement ainsi à Rome du temps de César. Tu pourrais le lire dans Cicéron, si tu n'aimais mieux lire la ballade à la Lune ou les facéties de tes pamphlétaires que le Songe de Scipion; toute la jeunesse romaine, après les longues guerres civiles, séduite par l'éclat des armes et par les robes flottantes de César, d'Antoine, de Dolabella, fut prise d'un épicuréisme insolent, d'une insouciance pour les lettres, et d'un mépris pour les choses cultivées et honorées jusque-là, qui devaient précipiter vite la ruine morale de l'Italie; il ne resta du parti des patriciens de la vieille liberté et de la vieille austérité romaines, que des têtes chauves abandonnées par les idolâtres de la gloire militaire et raillées par les poëtes lascifs du plaisir et de la jeunesse, tels que le lâche Horace qui avait jeté son bouclier. Mais ces têtes chauves étaient les Scipion, les Caton, les Cicéron, les noms par qui Rome vivait et vivra dans les lettres, dans le cœur et dans la mémoire des hommes de bien de tous les âges futurs.
Prends garde, encore une fois, ô présomptueuse et folle Jeunesse de l'école des sens, qu'il n'en soit ainsi de toi-même! Prends garde que les têtes mûres, sur lesquelles tu jettes la poussière de tes mépris, ne dominent encore de toute la hauteur d'un autre temps les cheveux couronnés de roses; ce serait là le symptôme fatal de l'abaissement du niveau de l'intelligence nationale et de la diminution des proportions de l'âme parmi nous; car ce qu'il y a de plus déplorable et de plus irrémédiable dans un peuple, c'est quand la jeunesse du cœur se réfugie sous les cheveux blancs!
Lamartine.
P. S. Lis avec moi maintenant ces pages de ton poëte favori, pour apprendre de lui comment on délire avec grâce, et déchires-en ensuite plus de la moitié, pour apprendre qu'on ne doit chanter que ce qui est digne d'être pensé, et que la littérature de l'âme est plus impérissable que la littérature des sens.
Paris.—Typographie de Firmin Didot frères, fils et Cie, 56, rue Jacob.