Mme de Maintenon, sa haute fortune, sa modestie apparente, ses soins pour les jeunes filles de Saint-Cyr transpercent presque sans voile sous ces allusions.
Esther appelle ces filles de Sion ses compagnes. Elles chantent devant elle, en strophes mélodieuses et mélancoliques comme les gémissements des harpes juives suspendues aux saules de l'Euphrate, les cantiques de la captivité.
Mardochée paraît à leur voix, les chants cessent. Il raconte à Esther le plan du massacre des Juifs conçu par le ministre Aman. Il encourage Esther à tout oser pour renverser ce ministre et sauver le sang de son peuple. L'idylle ici s'élève au ton de la tragédie.
Quoi! lorsque vous voyez périr votre patrie,
Pour quelque chose, Esther, vous comptez votre vie!
Dieu parle, et d'un mortel vous craignez le courroux!
Que dis-je? votre vie, Esther, est-elle à vous?
N'est-elle pas au sang dont vous êtes issue?
N'est-elle pas à Dieu dont vous l'avez reçue?
Et qui sait, lorsqu'au trône il conduisit vos pas,
Si pour sauver son peuple il ne vous gardait pas?
Songez-y bien: ce Dieu ne vous a pas choisie
Pour être un vain spectacle aux peuples de l'Asie,
Ni pour charmer les yeux des profanes humains:
Pour un plus noble usage il réserve ses saints.
S'immoler pour son nom et pour son héritage,
D'un enfant d'Israël voilà le vrai partage:
Trop heureuse pour lui de hasarder vos jours!
Et quel besoin son bras a-t-il de nos secours?
Que peuvent contre lui tous les rois de la terre?
En vain ils s'uniraient pour lui faire la guerre:
Pour dissiper leur ligue il n'a qu'à se montrer;
Il parle, et dans la poudre il les fait tous rentrer.
Au seul son de sa voix la mer fuit, le ciel tremble;
Il voit comme un néant tout l'univers ensemble;
Et les faibles mortels, vains jouets du trépas,
Sont tous devant ses yeux comme s'ils n'étaient pas.
Esther n'hésite plus. Mardochée s'éloigne. Le chœur des jeunes filles reprend sur un mode plus grave et finit par une invocation au Dieu des combats.
TOUT LE CHŒUR.
Tu vois nos pressants dangers:
Donne à ton nom la victoire;
Ne souffre point que ta gloire
Passe à des dieux étrangers.
UNE ISRAÉLITE, seule.
Arme-toi, viens nous défendre:
Descends, tel qu'autrefois la mer te vit descendre!
Que les méchants apprennent aujourd'hui
À craindre ta colère:
Qu'ils soient comme la poudre et la paille légère
Que le vent chasse devant lui.