XXII
Le second acte, très-faible d'intérêt tragique, n'est rempli que par des conversations entre Assuérus, son confident Hydaspe et son ministre Aman, conversations dans lesquelles Assuérus apprend que le Juif Mardochée lui a sauvé la vie en lui révélant une conjuration de ses sujets contre sa personne. Esther, suivie de ses compagnes, paraît à la dernière scène de cet acte devant le roi. Le seul motif poétique de cette visite paraît être de faire manifester par le roi, à sa favorite, des adorations et des éloges qui retombent directement sur Mmede Maintenon:
Croyez-moi, chère Esther, ce sceptre, cet empire,
Et ces profonds respects que la terreur inspire
À leur pompeux éclat mêlent peu de douceur,
Et fatiguent souvent leur triste possesseur.
Je ne trouve qu'en vous je ne sais quelle grâce
Qui me charme toujours et jamais ne me lasse.
De l'aimable vertu doux et puissants attraits!
Tout respire en Esther l'innocence et la paix.
Du chagrin le plus noir elle écarte les ombres,
Et fait des jours sereins de mes jours les plus sombres;
Que dis-je? sur ce trône assis auprès de vous,
Des astres ennemis j'en crains moins le courroux.
Esther a obtenu de ce roi passionné pour elle les plus grands honneurs pour Mardochée.
Le troisième acte s'ouvre par une scène dans laquelle le ministre Aman, sous le nom de qui tout le monde lisait Louvois, déjà disgracié dans le cœur de Louis XIV, gémit et s'indigne d'être obligé d'accompagner le triomphe d'un vil Hébreu. La seconde scène entre Assuérus amoureux et Esther enhardie par tant d'amour révèle à ce roi la naissance juive de sa favorite. Elle plaide en vers admirables la grâce de sa race. Elle accuse Aman, elle exalte Mardochée, elle l'avoue pour son oncle; le roi s'éloigne irrité contre son ministre Aman. Celui-ci accourt implorer la miséricordieuse intervention d'Esther; elle est inflexible. Aman tombe à ses pieds et porte sur elle ses mains suppliantes.
Assuérus rentre, et, voyant Aman porter ses mains sur son épouse, croit ou affecte de croire à un outrage. Sans l'entendre, il l'envoie à la mort. Il élève Mardochée à sa place, il révoque l'ordre d'immoler la nation juive. Le chœur éclate en strophes d'admiration pour Esther et en reconnaissance au Dieu des Juifs.
Relevez, relevez les superbes portiques
Du temple où notre Dieu se plaît d'être adoré;
Que de l'or le plus pur son autel soit paré,
Et que du sein des monts le marbre soit tiré.
Liban, dépouille-toi de tes cèdres antiques!
Prêtres, préparez vos cantiques!
Que son nom soit béni, que son nom soit chanté;
Que l'on célèbre ses ouvrages
Au delà du temps et des âges,
Au delà de l'éternité!...
XXIII
Voilà Esther, ce prélude d'Athalie. Comme adulation, c'est un chef-d'œuvre; comme drame, rien de plus faiblement conçu, de plus misérablement noué et de plus ridiculement dénoué! Mais ce n'était pas, dans l'esprit de Racine, une tragédie: c'était une idylle simple à la portée des jeunes filles et des enfants qui devaient en être les acteurs; comme poésie de style, images, langue, sonorité, douceur et majesté, c'est la Bible elle-même non traduite, mais transvasée comme un rayon de miel d'Oreb sur la langue des femmes et des enfants d'une autre Sion! Racine se transfigure complètement en David français. Il dépouille le vieil homme. Ce n'est plus le poëte de l'école classique: c'est le poëte de la foi; ce n'est plus le poëte du roi: c'est le prophète de Dieu. Son génie, transformé par sa piété, ne sort plus de son imagination, mais de son âme. Donnez-lui maintenant un sujet, et il va devenir l'Euripide et le Sophocle chrétien.