(SUITE.)

I

Nous disions, à la fin du dernier de ces Entretiens, que, pour bien juger d'une œuvre dramatique, il ne suffisait pas de la lire (chose en général ingrate, souvent fastidieuse, toujours incomplète), mais qu'il fallait assister, en corps et en âme, à sa représentation. Œuvre d'art faite pour la scène et pour la déclamation, c'est du point de vue de la scène et de la déclamation qu'il convient d'en jouir.

Nous voulons donc, autant qu'il est en nous, vous faire assister à la plus solennelle représentation d'Athalie qui ait jamais été donnée à l'Europe, sans en excepter même la première de ces représentations à Versailles, à laquelle assistaient Racine et Louis XIV.

Mais permettez-moi d'abord, pour bien vous faire comprendre dans quel esprit la France monarchique, religieuse et littéraire de 1819, assista à cette représentation unique, dont Talma était le grand intérêt après Racine, permettez-moi de vous raconter comment, et par quelles circonstances, et dans quelles dispositions poétiques il me fut donné à moi-même d'y assister; et permettez-moi enfin de vous dire comment je garde, de cette représentation, une si longue et si vive mémoire. Je me souviens aussi du jour et de l'heure où je vis, pour la première fois, au soleil levant d'Athènes, les bas-reliefs de Phidias resplendir et se mouvoir, pour ainsi dire, sous les rayons ambiants de la lumière dorée sur le fronton du Parthénon! Il y a des beautés de la nature et de l'art qui s'incorporent tellement en nous par la force de l'impression reçue qu'elles pétrifient en quelque sorte notre esprit d'admiration, et que nous les portons à jamais en nous comme la pierre taillée porte son empreinte. Le jour de cette représentation royale d'Athalie fut pour moi une de ces commotions de l'âme qui se répercutent sur toute une vie.

II

De 1815 à 1818, dans la mansarde solitaire de la maison paternelle, à la campagne et dans les langueurs d'une première jeunesse inoccupée, j'avais écrit plusieurs tragédies sur le mode banal et classique de la scène française. La première était une tragédie de Médée, dans le genre de celle qui vient de donner récemment une triple gloire à M. Legouvé, à M. Montanelli, son poétique traducteur, et à madame Ristori, leur pathétique interprète. La seconde était une tragédie d'imagination imitée de Zaïre, et dont le sujet était pris dans les croisades. La troisième était une tragédie biblique, intitulée Saül, pastiche, assez bien versifié, de Racine et d'Alfieri. Je les ai encore; elles restent livrées justement aux intempéries de l'air et aux insectes, qui font justice du papier noirci par une main novice, dans un coffre de mon grenier de Milly.

Je n'étais évidemment pas né pour cette poésie à personnages et à combinaisons savantes qu'on appelle le drame. L'art, et le mécanisme, et le coup de théâtre, et la brièveté laconique qui concentre une situation dans un mot, me manquaient. Le théâtre parle et ne chante pas assez pour moi. J'aurais peut-être chanté un poëme épique si c'eût été le siècle de l'épopée; mais qui est-ce qui fait ce qu'il aurait pu faire dans ce monde où tout est construit contre nature? Ce n'est pas moi. Nous rêvons des pyramides, et nous ébauchons quelques taupinières.

Rien n'est que fragments dans notre destinée, et nous ne sommes nous-même qu'une rognure de ces fragments: tout homme, quelque bien doué qu'il paraisse être, n'est qu'une statue tronquée.

III