Mais je me flattais secrètement alors, au bruit des brises d'hiver dans le toit de ma mansarde et au pétillement du sarment de vigne dans l'âtre, que quelqu'une de ces tragédies, amusement de mes ennuis de jeunesse, aurait le bonheur de parvenir jusque sur la scène par la protection de quelque acteur de génie ou de quelque actrice en faveur. J'entrevoyais dans ce succès, non-seulement une précoce célébrité pour mon nom inconnu du monde, mais un peu de fortune à ajouter pour mon père, ma mère et mes sœurs, à la médiocrité de notre vie des champs.

Que de beaux rêves ne faisais-je pas, la nuit, sur mon oreiller, quand j'avais déposé la plume après une scène dont les vers sonores retentissaient après coup dans ma mémoire! Quelles scènes illuminées m'apparaissaient toutes pleines des personnages créés par mon imagination! Quelles masses de spectateurs ondoyants au parterre sous le vent de mes inspirations! Quelles femmes en larmes, penchées sur les galeries et sur les bords des loges! Quels applaudissements au milieu desquels Talma s'avançait et proclamait mon nom! Je m'endormais au bruit de ces ovations dans mon oreille; je les retrouvais le matin à mon réveil. Elles m'excitaient à reprendre patiemment au lever du jour le travail commencé.

Je ne me doutais guère alors que, ces applaudissements passionnés que je rêvais dans une salle, je les entendrais dans tout un peuple, et qu'au lieu de faire jouer un rôle à des acteurs dans mes tragédies idéales, j'en jouerais un moi-même dans la tragédie civile des événements de mon temps.

IV

Un beau jour de 1818, au printemps, mes tragédies terminées et soigneusement recopiées par moi sur du papier à tranches dorées, l'impatience de la célébrité et de la fortune me saisit comme une fièvre de végétation saisit la nature en ce temps-là. Je ne dis ni à mon père ni à ma mère pourquoi je quittais la chambre et la douce table de famille, et je partis pour Paris par les carrioles du Bourbonnais, appelées pataches, en compagnie des marchands de vin du vignoble et des marchands de bœufs des herbages de mon pays, qui causaient de leur commerce aux cahots inharmonieux de ces voitures. Je n'emportais que mon Saül, ma meilleure espérance, dans ma valise de cuir.

Je logeais, comme à l'ordinaire, dans une chambre étroite et haute du cinquième étage du grand hôtel du Maréchal de Richelieu, rue Neuve-Saint-Augustin, sur un vaste jardin qui confinait avec le boulevard.

Le lendemain de mon arrivée à Paris, je pris héroïquement, et sans me donner le temps de la réflexion et du repentir, la résolution d'aborder d'assaut le Théâtre-Français. Je me levai; j'écrivis à Talma, sur du joli papier vélin, un billet dont j'ai conservé encore l'ébauche raturée et que voici:

«Monsieur et illustre Acteur,

«Je suis un jeune homme inconnu, sans protection, et même sans relations à Paris. J'ai écrit une tragédie intitulée Saül. J'en ai pris le sujet dans la Bible. J'ai tenté d'en dérober quelquefois, et autant qu'il convient à ma faiblesse, le style à Racine. Je désire ardemment la soumettre à votre jugement. Ma fortune et peut-être mon talent dépendent d'un moment d'attention que vous accorderez ou que vous refuserez à mon œuvre. Je n'ai pour me recommander à vous que ma jeunesse, mon isolement, et ma confiance dans votre bonté, égale à mon admiration pour votre génie. Votre réponse ou votre silence décidera de mon sort.

«Recevez, Monsieur et illustre Acteur, l'expression de mon respect,