«Alphonse de Lamartine.»

Grand hôtel de Richelieu, rue Neuve-Saint-Augustin, 15, à Paris.

V

Ce billet écrit, recopié de ma plus élégante écriture et cacheté, je le portai moi-même à l'adresse de Talma. Le concierge du Théâtre-Français me l'avait donnée; c'était rue de Rivoli, 16 ou 26. Je remis ma lettre d'une main toute tremblante dans la loge du portier de Talma, et je rentrai dans mon hôtel pour y attendre ou le silence de mort, ou la réponse de vie du grand tragédien.

Je n'attendis pas longtemps. Au moment où j'allais sortir de ma chambre pour aller dîner chez le restaurateur Doyen, où je prenais mes repas, dans la même rue, près de la rue de la Paix, un domestique en riche livrée de fantaisie frappa à ma porte et me remit un billet de Talma. Il me répondait de sa main, avec une bonté aussi parfaite qu'elle était prompte: «Qu'il jouait ce soir-là dans Britannicus, qu'il partait le lendemain, à midi, pour sa campagne de Brunoy; mais que, si je n'étais pas effrayé de l'heure matinale, il me recevrait à huit heures du matin le lendemain, et qu'il entendrait avec intérêt la lecture de mon ouvrage.»

La cordialité et la promptitude d'une réponse si gracieuse, faite de la main du grand homme de la scène à un jeune homme inconnu, m'attachèrent instantanément et pour jamais à Talma. Soit que le style ferme et modeste de mon billet l'eût prévenu machinalement en ma faveur, soit que mes caractères élégants et mon nom semi-aristocratique eussent eu un attrait non raisonné pour ses yeux, il ne m'avait pas fait faire antichambre une heure aux portes de sa gloire. Sa réponse respirait d'avance son accueil. On peut penser que je dormis peu cette nuit-là. Le lendemain je croyais livrer la bataille de ma vie.

VI

Avant huit heures j'étais à la porte de Talma. Je montrai mon billet d'introduction au concierge; je montai, le cœur palpitant, les cinq étages d'escaliers de bois ciré et luisant qui conduisaient au seuil du grand homme. Je sonnai doucement, comme un visiteur qui tremble d'être importun et qui ne veut pas donner un sursaut pénible à l'oreille du maître de la maison.

Une très-belle femme, en peignoir d'indienne à fleurs bleues, les cheveux épars sur un cou de Clytemnestre et la ceinture dénouée laissant entrevoir des épaules et un sein de statue antique, m'ouvrit la porte. Ses traits étaient imposants de forme, mais bons d'expression; ses regards répandaient comme des ombres de velours noir sur ses joues. Elle souriait à demi, mais sans malice, en me regardant: on voyait qu'elle était habituée à introduire bien des rêves et à éconduire bien des illusions.

«Vous voulez voir Talma?» me dit-elle; «vous êtes sans doute le jeune homme qu'il attend? Voulez-vous bien me dire votre nom?» ajouta-t-elle en tenant toujours sa belle et large main sur la serrure. Je lui dis mon nom. «Entrez, Monsieur,» me dit-elle. Puis, ouvrant une autre porte qui donnait sur le cabinet de Talma: «Mon ami,» lui dit-elle d'une voix de caresse et de familiarité, «c'est ce jeune homme que tu as commandé de laisser entrer.» Elle disparut après ces mots, en retirant les plis de son peignoir sur ses pantoufles traînantes, et je restai seul en présence de Talma.