Il avait des larmes, en m'écoutant, dans ses beaux yeux bleus. «Déjeunons,» me dit-il du ton avec lequel Auguste dit à Cinna: «Prends un siége, Cinna!» Puis il essuya ses yeux d'un revers de main. «Vous m'attendrissez,» me dit-il, «avec ces images de père, de mère, de sœurs, plus encore qu'avec vos beaux vers bibliques. Soyons amis, ajouta-t-il en souriant.»

Il sonna. La belle personne qui m'avait introduit entr'ouvrit la porte du cabinet contigu au salon. Elle avait fait sa toilette pour sortir, pendant ma lecture. Elle me parut plus éclatante, mais non plus gracieuse que le matin.

«Que veux-tu? mon ami,» dit-elle à Talma. Puis, voyant à ses yeux humides qu'il avait été ému plus que d'habitude: «La tragédie de monsieur est donc bien touchante,» lui demanda-t-elle avec hésitation, «puisqu'elle te fait pleurer?»

«—Oui, oui,» répondit-il entre ses dents, «mais ce n'est pas la tragédie qui me fait monter des larmes aux yeux; c'est ce jeune homme. Fais-nous servir le déjeuner, sur ce guéridon, dans mon cabinet. Monsieur veut bien se contenter de mes œufs frais, de mon beurre et de mon chocolat. Nous causerons plus à l'aise jusqu'à l'heure de Brunoy.»

«—Eh bien! on va te servir. Adieu!» dit-elle, «je sors jusqu'à midi.» Puis, embrassant Talma et me saluant à demi, elle sortit en me jetant un long regard de curiosité et de bienveillance.

X

On apporta le déjeuner sur un guéridon, et, tout en déjeunant lentement et frugalement aux rayons du soleil levant sur les arbres et aux roucoulements des tourterelles sur les toits de la maison, Talma me disait: «La nature vous a donné le sentiment et l'harmonie des beaux vers; vous ferez ce que vous voudrez faire. Mais, si vous vous destinez au théâtre, venez souvent me voir à Brunoy; nous ferons la poétique de ce temps-ci à l'ombre de mes allées. Là j'ai tout mon temps à moi; je le dépense délicieusement avec quelques amis; soyez de ce nombre. Je serai fier que votre avenir, dont j'espère bien, ait commencé dans mon jardin. N'y mettez point de fausse discrétion; venez souvent, venez à toute heure: Brunoy sera toujours ouvert pour vous. J'aime la nature, et je me sens meilleur quand je suis dans mes bois.»

Puis, reprenant la question de ma tragédie à jouer: «Voyez, me dit-il, c'est très-bien. «Si nous étions au siècle de Louis XIV, où la tragédie française, fille de la tragédie grecque et latine, n'était qu'une sublime conversation, un dialogue des morts en action sur la scène, je n'hésiterais pas à vous jouer demain et à vous garantir un grand applaudissement au théâtre; mais entre Corneille, Racine et ce siècle-ci, il est né une autre tragédie, d'un homme de génie moderne, antérieure à eux, nommée Shakspeare (connaissez-vous Shakspeare?). Eh bien! ce Shakspeare a révolutionné la scène. Corneille est l'héroïsme, Racine est la poésie, Shakspeare est le drame. C'est par lui que je suis devenu ce que je suis. Si vous voulez sérieusement devenir un grand poëte théâtral, vous en êtes le maître; mais ne faites plus de tragédie, faites le drame; oubliez l'art français, grec ou latin, et n'écoutez que la nature. Je n'ai pas eu d'autre maître, et voilà pourquoi on m'aime.»

XI

À ces mots, un vigoureux coup de sonnette retentit comme un tocsin dans la petite antichambre de Talma; la porte s'ouvrit avec fracas, et une femme toute tumultueuse et toute familière entra sans se faire annoncer dans le cabinet. Elle était grande, maigre, pâle, très-laide, avec quelques traces de sensibilité féminine dans les yeux et sur les joues. Elle jeta avec un geste de dégoût son vieux chapeau de soie noire sur un meuble; elle découvrit de longs cheveux noirs roulés en bandeaux comme un diadème sur son front.