«Ah! c'est toi, Duchesnois!» lui dit Talma d'une voix creuse. «J'aurais dû le deviner à ton coup de sonnette: tu entres comme un ouragan, et tu sors souvent comme une pluie,» ajouta-t-il en riant, en faisant allusion à l'éternelle pleurnicherie de sa camarade sur la scène.
«—Ah! c'est que je suis révoltée, indignée, furieuse,» répondit mademoiselle Duchesnois en prenant un siége et en s'asseyant entre Talma et moi.
Et, prenant alors la parole avec une volubilité turbulente, elle raconta à Talma je ne sais quel grief théâtral ridicule et sanglant qu'elle avait contre les gentilshommes de la chambre chargés de la discipline du Théâtre-Français et contre les Bourbons qui autorisaient ces iniquités et ces humiliations. «Cela ne peut pas durer, cela ne durera pas!» criait-elle sans faire attention à moi, et sans savoir si je n'étais pas un de ces royalistes contre lesquels elle se répandait en malédictions et en menaces. «Non, cela ne durera pas! Il y faudra du sang; mais n'importe, il faut qu'on nous en délivre à tout prix, même au prix du sang!»
—Ah! Duchesnois,» interrompit Talma d'un ton de modération grandiose et humaine, «tu ne penses pas, tu ne penses pas ce que tu dis là. Je connais ton cœur, il vaut mieux que ton humeur. Tout ce qui coûte du sang coûte trop cher. Tais-toi! D'ailleurs,» en me montrant du doigt, «sais-tu seulement devant qui tu parles, et si tu ne blesses pas les opinions et le cœur de ce jeune homme, qui a été élevé dans le culte des Bourbons par sa famille?»
En effet, j'étais muet par convenance, mais la rougeur de la honte colorait mes joues en entendant blasphémer ainsi ce que mon devoir était de respecter et de défendre.
Mademoiselle Duchesnois s'en aperçut. Son bon cœur prévalut à l'instant sur sa petite colère.
«Ah! Monsieur,» me dit-elle, «je vous demande pardon si je vous ai affligé; oubliez ce que j'ai dit. Je n'aime pas les Bourbons, mais je ne veux la mort de personne. C'est que, voyez-vous, je suis reine aussi, et je ne puis tolérer les humiliations dont on nous abreuve!»
Après ces mots elle se retira avec la même fougue qu'elle avait montrée en entrant.
Nous achevâmes la matinée dans un entretien prolongé avec Talma. Je sortis pénétré de sa bonté, et lui promettant d'aller passer quelques jours à Brunoy. Et je tins parole; mais je ne donnai pas suite à mes projets de représentations théâtrales. Je repartis bientôt après pour les Alpes, où de nouveaux sites et de nouvelles impressions m'inspirèrent de nouvelles pensées.