Un an après, je revins passer l'hiver à Paris. Je revis Talma; il me provoqua lui-même, cette fois, à écrire pour la scène. Je n'y songeais déjà plus; ma vie avait pris un autre cours: j'aspirais à entrer dans la diplomatie. On récitait déjà dans Paris mes vers élégiaques, philosophiques ou religieux; mon nom rayonnait dans le demi-jour; je ne voulais plus, pour quelques ovations de scènes, renoncer à la carrière politique, bien plus conforme qu'on ne le croit à mes instincts naturels. Je préférais, comme je préfère encore, la pensée réalisée en action à des rêves flottants sur des pages! Mais je mourrai à cet égard incompris. Le préjugé de mon siècle aura été plus fort que moi: il m'a relégué au rang des poëtes. C'est un bel exil, mais ce n'était pas ma place. Que faire? Se résigner, et dire comme Galilée: E pur si muove!

Mais revenons à Athalie.

Talma me dit qu'on allait la représenter avec une solennité digne des théâtres antiques, et qu'il étudiait déjà pour cette représentation le rôle du grand-prêtre.

«—C'est prodigieusement beau,» me dit-il en passant sa large main sur son front, «mais c'est prodigieusement difficile. Si je suis trop prophète dans ma diction, je tombe dans le prêtre fanatique, et je refoule dans les âmes l'intérêt qui s'attache au petit Joas, pupille du temple et du pontificat. Si je suis trop politique dans ma physionomie et dans mon geste, j'enlève à ce rôle le caractère d'inspiration et d'intervention divine qui fait la grandeur et la sainteté de cette tragédie. Tenez,» ajouta-t-il, «que pensez-vous de cet accent?»

Et il me récita en robe de chambre et en pantoufles trente ou quarante vers du rôle du grand-prêtre qui auraient fait tressaillir le temple de Jérusalem!

«—C'en est fait,» lui dis-je, «Racine vous attendait pour être interprété selon son esprit. À chaque chef-d'œuvre de la scène il faut un chef-d'œuvre de la nature pour le personnifier aux yeux et à l'oreille d'un siècle. Vous avez été Tacite dans Britannicus, vous serez la Bible dans Athalie.»

Il m'offrit sa loge pour m'y faire assister. L'Europe entière m'aurait envié, à moi, pauvre jeune homme ignoré, cette faveur. J'acceptai avec reconnaissance, mais je ne fis point usage de cette obligeance de Talma. Le point de vue latéral d'une loge d'acteur n'était pas favorable à l'illusion de l'ensemble. La faveur d'une femme illustre et pieuse m'en procura une autre bien plus centrale aux premières loges en face, presque à côté de l'amphithéâtre préparé, pour cette solennité, à la famille des rois.

XIII

Les Bourbons étaient rentrés récemment en France après un long exil, et par la brèche de nos désastres militaires. Ils n'avaient point ouvert cette brèche; ils venaient au contraire pour la fermer et pour la réparer; mais l'esprit d'un peuple vaincu et humilié est injuste envers ceux qui prennent la rude tâche de le relever de ses ruines. Il attribue injustement ses malheurs au gouvernement qui en porte le premier le poids. Il n'y a point de justice à espérer d'une nation qui a été dix ans ivre de gloire, et qui vient, par un retour nécessaire des choses humaines, d'être abattue sous le poids des revers et des humiliations.

Tel était alors l'état de la France. Les Bourbons étaient dans ce moment son seul salut, mais ce salut même lui rappelait qu'elle avait besoin d'être sauvée; elle les subissait en grondant, comme le malade subit le remède.