Les Bourbons, de leur côté, se rendaient parfaitement compte de cette impopularité de contre-coup qui leur faisait porter la responsabilité de Moscou, de Waterloo, du 20 mars et des deux invasions de la France. Ils ne pouvaient pas offrir à leur patrie un second Bonaparte pour illustrer ses armées détruites par vingt victoires ou pour renverser par toute l'Europe les trônes légitimes que leur retour venait au contraire de relever ou de raffermir. Les gloires modestes et les humbles félicités de la paix étaient les seuls prestiges qu'ils pussent opposer au prestige qui rayonnait de Marengo, d'Austerlitz et de Sainte-Hélène. Il fallait, de ce peuple militaire, refaire à contre-cœur un peuple civil. La liberté parlementaire, qui ennoblit l'obéissance, les industries, qui honorent et multiplient le travail, la légalité, les arts, les lettres, la religion, toutes ces puissances morales étaient leur seul moyen de gouvernement. Il fallait confondre leur nom avec tous ces bienfaits et toutes ces gloires de la paix qui attachent un peuple à ses princes par le bien-être, et qui lui font oublier, dans la sérénité d'un règne pacifique, les éblouissements d'une dictature de héros.

XIV

Louis XVIII, prince infiniment plus éclairé et plus philosophe qu'on ne le suppose, sentait profondément cette nécessité. Convaincu que la restauration de sa dynastie ne pouvait se naturaliser que par la liberté des discussions parlementaires et par le concours électif de la nation elle-même à son gouvernement, il s'en rapportait à la Constitution qu'il avait donnée de la solidité de son trône.

Mais ce trône, il ne voulait pas seulement le consolider, il voulait lui rendre son antique prestige. Depuis François Ier, les lettres étaient un des caractères de la France; elles brillaient sur la tête de ses rois comme la plus belle pierre précieuse de leur diadème. C'était, depuis les Grecs de l'antiquité et depuis les Italiens de la Renaissance, le peuple littéraire entre tous les peuples. Richelieu lui avait donné l'Académie, la religion lui avait donné la chaire, Louis XIV lui avait donné sa cour de poëtes, d'orateurs, de moralistes. Le règne de Louis XV lui avait donné Montesquieu, Voltaire, Buffon, J.-J. Rousseau, l'Encyclopédie, la philosophie du dix-huitième siècle toute pétrie du génie des lettres. Le règne de Louis XVI lui avait donné la politique littéraire et oratoire, dans cette foule d'écrivains dont Mirabeau avait été la dernière voix; il lui avait donné enfin la Révolution, qui n'était au fond qu'une dernière explosion des lettres françaises. Les noms des rois de nos dynasties et la gloire des lettres se trouvaient partout confondus dans une inséparable solidarité de rayons. Les rois faisaient corps avec les poëtes, et les poëtes faisaient auréole avec les rois.

XV

Louis XVIII, en prince habile, voulait rappeler cette grandeur nationale de sa maison à la nation par tous ses sens. Racine, selon lui, faisait partie de la dynastie de Louis XIV; en popularisant Racine il repopularisait son ancêtre. Il chercha quelle était l'œuvre de Racine dans laquelle le génie du poëte, la majesté de la monarchie, la sainteté de la religion nationale étaient le mieux rassemblés, pour restituer à ces trois institutions, la religion, la monarchie des Bourbons et les lettres, le prestige dont il voulait éblouir la France pour la rattacher par un légitime orgueil national à son passé monarchique. Il trouva Athalie. Il ordonna à ses ministres et à ses gentilshommes de la chambre de préparer une représentation féerique et politique d'Athalie.

On choisit la salle de l'Opéra comme la scène des prodiges. Cette salle immense et monumentale s'élevait alors dans la rue de Richelieu, à la place où une fontaine funéraire lave éternellement la trace du sang de l'infortuné duc de Berry, assassiné sous le vestibule de ce théâtre si peu de mois après cette fête. On devait, pour compléter l'enchantement de l'esprit par l'enchantement de tous les sens, représenter Athalie avec les chœurs, qui sont le cadre prophétique et musical du drame.

Tous les grands artistes de la France, musiciens, décorateurs, peintres, chorégraphes, exécutants, danseurs, danseuses, acteurs et actrices furent invités par le gouvernement à concourir, sous la direction poétique de Talma, à la dignité, à la splendeur, aux délices de cette représentation. C'était l'apothéose du siècle de Louis XIV sous l'apothéose de Racine. La France entière se pressa et se recueillit pour y assister.

XVI

J'y étais. Une famille illustre par le génie autant que par la naissance m'avait jugé digne de contempler un tel spectacle, pour me donner l'émulation d'une gloire dont elle avait, dans sa bienveillance, le pressentiment pour ma jeunesse. J'entrai dans la salle comme je serais entré dans un siècle illuminé parmi les siècles pour se donner à lui-même en représentation éclatante dans la nuit des temps. Les gerbes de lumière, jaillissant des lustres, de la rampe, des candélabres, et répercutées par les diamants des femmes de la cour, m'éblouirent un moment comme d'une cécité lumineuse. La salle, dont le rideau était encore baissé, était pleine de spectateurs. Le parterre ondoyait, les galeries se mouvaient, les loges débordaient, comme des corbeilles trop pleines, de têtes et de fleurs.