La famille royale occupait, au milieu de la salle, en face de la scène, un amphithéâtre avancé comme un promontoire sur un océan. Les regards y cherchaient avec respect le roi, qui ressemblait, par sa coiffure et son costume, à l'apparition posthume d'un autre âge; le comte d'Artois, son frère, protecteur de l'abbé Delille, ce lauréat de l'exil; le duc d'Angoulême, le duc de Berry, ses fils, et la fille de Louis XVI, cette princesse plus tragique par ses malheurs que la tragédie à laquelle elle venait assister. Des symphonies sourdes et lointaines comme l'écho des cantiques d'un temple, sortant par les pores de l'édifice, remplissaient l'air d'un bourdonnement, harmonieux qui préparait l'âme à de mystiques sensations. Tout à coup le rideau de la scène se leva comme si le vent de l'inspiration céleste eût déchiré le voile du Temple.
XVII
Le Temple apparut dans la lumière dorée dont je l'ai vu plus tard baigné, par un beau jour, sur la montagne dont le précipice est la vallée des Lamentations. On sait que le Temple n'était pas seulement la maison du Dieu Jéhova, mais l'habitation d'une foule innombrable de lévites, de prêtres, de pontifes, de prophètes, habitant, avec leurs familles consacrées, les immenses dépendances, portiques, cours, jardins, séminaires dont il était entouré. Ces jardins, ces cours, ces portiques, ces galeries, d'une architecture hébraïque et persane semblable au tombeau d'Absalon dans la vallée de Josaphat, avaient été fantastiquement imités ou inventés par l'artifice des décorateurs. Les regards, dépaysés par l'illusion, transportaient l'âme au milieu des pompes religieuses de Sion.
Un profond silence régnait dans la foule; chacun se recueillait dans l'attente d'un drame déjà aussi réel qu'un événement. On se demandait en soi-même quelle serait la voix qui oserait s'élever sur cette scène en consonnance avec cette grandeur et cette antiquité du spectacle. On se demandait surtout quelle serait la langue assez majestueuse, assez grave, assez prophétique, assez divine, pour proférer des paroles françaises dans ces portiques de David, d'Isaïe, de Jéhova. On s'alarmait d'avance de la dissonance qu'on allait entendre; on craignait le premier accent, le premier vers des acteurs; on ne se souvenait plus que Racine avait retrouvé un jour, pour écrire Athalie, les foudres d'Isaïe, les larmes de David, les illuminations du Sinaï.
Enfin Talma parut; ou plutôt ce n'était plus Talma, c'était le sacerdoce hébraïque personnifié dans ce roi des sacrifices; le chef à la fois politique et inspiré d'une théocratie souveraine, qui régnait, comme en Égypte, par la main des rois auxquels il intimait les ordres de Dieu. Son costume et sa physionomie le transfiguraient en prophète. Nulle pensée ne se pétrifiait aussi complètement sur les traits du visage que celle de Talma. Son visage devenait à volonté sa pensée.
Il était accompagné d'un guerrier hébreu, Abner, sous les traite de Lafon, son rivai de la scène. Lafon, qui avait le front noble, l'œil brave, le geste héroïque, l'accent martial, était très-apte aux rôles de héros. Un peu plus grand que nature, il plaisait dans les sentiments surhumains; il était l'art, Talma était la nature. Il était, de plus, un homme justement aimé et estimé pour son cœur. Ce fut lui seul qui, en parlant de l'âme et en pleurant des larmes sincères sur le cercueil de son rival Talma, arracha des larmes à cent mille spectateurs que les discours académiques des poëtes et des orateurs avaient laissés froids.
XVIII
L'acteur qui représentait Abner entr'ouvrit les lèvres après avoir promené un long regard de tristesse sur la solitude du temple. Il y avait toute une conjuration et toute une lamentation dans ce seul regard. Sa voix, concentrée comme celle du deuil sur un sépulcre, laissa tomber ces vers, qui étaient dans la mémoire de tout le monde et que tout le monde entendit pour la première fois.
ABNER.
Oui, je viens dans son temple adorer l'Éternel;
Je viens, selon l'usage antique et solennel,
Célébrer avec vous la fameuse journée
Où sur le mont Sina la loi nous fut donnée.
Que les temps sont changés! Sitôt que de ce jour
La trompette sacrée annonçait le retour,
Du temple, orné partout de festons magnifiques,
Le peuple saint en foule inondait les portiques.
Et tous, devant l'autel avec ordre introduits,
De leurs champs dans leurs mains portant les nouveaux fruits,
Au Dieu de l'univers consacraient ces prémices.
Les prêtres ne pouvaient suffire aux sacrifices.
L'audace d'une femme, arrêtant ce concours,
En des jours ténébreux a changé ces beaux jours.
D'adorateurs zélés à peine un petit nombre
Ose des premiers temps nous retracer quelque ombre.