La scène continue; le secret de l'existence d'un roi légitime, à peine retenu sur les lèvres du grand-prêtre, se laisse percer par Abner. Ce guerrier s'éloigne, la défection déjà dans le cœur.
Josabeth, qui a sauvé et nourri de son lait le fils d'Ochosias sous le nom d'Éliacin, paraît à la place d'Abner sur la scène; le grand-prêtre lui dit que l'heure est venue de déclarer le rang de l'orphelin aux lévites rassemblés par ses soins pour restaurer par les armes ce jeune prince.
Josabeth s'alarme comme une mère; elle rappelle au grand-prêtre, son époux, combien lui a coûté le salut de cet enfant. Ni Homère, ni Virgile ne donnent à Hécube et à Andromaque des accents si maternels et si épiques.
Hélas! l'état horrible où le Ciel me l'offrit
Revient à tout moment effrayer mon esprit.
De princes égorgés la chambre était remplie;
Un poignard à la main, l'implacable Athalie
Au carnage animait ses barbares soldats,
Et poursuivait le cours de ses assassinats.
Joas, laissé pour mort, frappa soudain ma vue.
Je me figure encor sa nourrice éperdue,
Qui devant les bourreaux s'était jetée en vain,
Et, faible, le tenait renversé sur son sein.
Je le pris tout sanglant. En baignant son visage,
Mes pleurs du sentiment lui rendirent l'usage;
Et, soit frayeur encore ou pour me caresser,
De ses bras innocents je me sentis presser...
Grand Dieu! que mon amour ne lui soit point funeste!
Du fidèle David c'est le précieux reste:
Nourri dans ta maison en l'amour de ta loi,
Il ne connaît encor d'autre père que toi.
Sur le point d'attaquer une reine homicide,
À l'aspect du péril si ma foi s'intimide,
Si la chair et le sang, se troublant aujourd'hui,
Ont trop de part aux pleurs que je répands pour lui,
Conserve l'héritier de tes saintes promesses,
Et ne punis que moi de toutes mes faiblesses!
JOAD.
Vos larmes, Josabeth, n'ont rien de criminel;
Mais Dieu veut qu'on espère en son soin paternel.
Il ne recherche point, aveugle en sa colère,
Sur le fils qui le craint l'impiété du père.
Tout ce qui reste encor de fidèles Hébreux
Lui viendront aujourd'hui renouveler leurs vœux.
Autant que de David la race est respectée,
Autant de Jézabel la fille est détestée.
Joas les touchera par sa noble pudeur
Où semble de son rang reluire la splendeur;
Et Dieu, par sa voix même appuyant notre exemple,
De plus près à leur cœur parlera dans son temple.
Deux infidèles rois tour à tour l'ont bravé:
Il faut que sur le trône un roi soit élevé
Qui se souvienne un jour qu'au rang de ses ancêtres
Dieu l'a fait remonter par la main de ses prêtres,
L'a tiré par leur main de l'oubli du tombeau,
Et de David éteint rallumé le flambeau...
Grand Dieu! si tu prévois qu'indigne de sa race,
Il doive de David abandonner la trace,
Qu'il soit comme le fruit en naissant arraché
Ou qu'un souffle ennemi dans sa fleur a séché!
Mais si ce même enfant, à tes ordres docile,
Doit être à tes desseins un instrument utile,
Fais qu'au juste héritier le sceptre soit remis!
Livre en mes faibles mains ses puissants ennemis!
Confonds dans ses conseils une reine cruelle!
Daigne, daigne, mon Dieu! sur Mathan et sur elle
Répandre cet esprit d'imprudence et d'erreur,
De la chute des rois funeste avant-coureur!...
La voix de Talma, dans ces derniers vers, grondait, comme le destin des rois, derrière le mystère des révolutions prochaines. Il sortit de la scène comme le prophète des calamités royales.
L'acte était fini; des chœurs mélodieux remplirent l'entr'acte; mais les chœurs, il faut en convenir, bien qu'immensément loués par les rhéteurs sur parole, n'étaient ni à la hauteur du temple de Sion, ni à la hauteur des grands lyriques sacrés ou profanes. Racine s'était trop épuisé de génie dans ce premier acte pour se retrouver, dans le chœur, égal à lui-même. Cependant, comme la musique emportait les paroles sur l'aile des mélodies, l'effet de ce chœur répandait un parfum de recueillement, d'espérance et de prière dans la salle. L'Opéra n'était plus un théâtre; c'était un sanctuaire: Racine et Talma l'avaient purifié.